Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Andrea Schiavone sort du purgatoire des peintres

La peinture vénitienne du milieu du XVIe siècle (le «Cinquecento» pour les Italiens, qui ne comptent pas comme nous) est longtemps restée placée sous le signe de la Sainte Trinité. Il y avait Le Titien, Le Tintoret et Véronèse. Punto basta. On en est ainsi arrivé, en 2009 encore, à organiser au Louvre une exposition sous-titrée «Rivalités à Venise», où leurs seuls noms figuraient sur l'affiche. Jacopo Bassano occupait pourtant une place aussi centrale dans cette sombre affaire. 

En fait, les chose ne se sont passées ni à trois, ni même à quatre. De Lorenzo Lotto à Paris Bordone, nombreuses sont les personnalités qui ont dû retrouver leur place. Et je ne vous parle pas ici de ces noms faussement mineurs que restent dans les esprits Lambert Sustris, Giambattista Zelotti ou Palma Giovane. En attendant leur réhabilitation, en voici toujours une d'acquise. Le Museo Correr vient d'ouvrir une rétrospective, la première du genre, dédiée à Andrea Schiavone, mort en 1563. Célèbre de son vivant, ami de l'Arétin, loué par les historiens de l'art jusqu'au XVIIIe siècle, le Dalmate était tombé depuis dans un oubli presque complet.

Des origines mystérieuses

L'homme n'a pas eu de chance avec la postérité lointaine. Il faut dire que bien des choses jouent contre lui. Quand est-il né à Zara, dans une ville alors sous occupation vénitienne? On ne sait pas trop. Vers 1510, sans doute. Comment s'appelle-t-il vraiment, le mot "Schiavone" faisait référence à ses origines du rivage des Esclavons? L'homme signe Andrea Meldolla, mais il s'agit là de la ville d'origine de son père, un fonctionnaire envoyé au loin. Quand est-il enfin arrivé dans la Sérénissime? Probablement autour de 1535. En 1540, il est déjà connu. C'est sûr. Giorgio Vasari, l'inventeur de l'histoire de l'art telle qu'on la conçoit aujourd'hui, lui commande alors une "Bataille" (perdue) pour l'un des Médicis. 

La suite apparaît plus claire. C'est une existence assez simple, plutôt prospère. Schiavone se marie. Il n'aura sans doute pas d'enfants. Sa femme constitue en 1563 son héritière universelle, à en lire le testament terminant la manifestation montée par Lionello Puppi et Enrico Maria Dal Pozzolo. Suivant Vasari, que son mépris du dessin correct effrayait poutant un peu (Vasari avait fondé l'Accadémie du dessin à Florence!), les premiers historiens n'en disent que du bien. Ils le trouvent juste un peu rapide d'exécution. Quelque peu tachiste avant la lettre. Il faut dire que ses tableaux sont brossés d'une main fébrile. Certains doivent avoir été exécutés en une matinée, tant leur auteur en néglige les détails. Certains trouveront aujourd'hui cela "moderne". 

Un graveur expérimental

Il y a 140 oeuvres dans l'exposition, qui occupe nettement plus d'espace qu'il en est coutume au Correr. Toutes n'émanent pas de Schiavone. Les commissaires ont voulu illustrer les liens avec d'autres créateurs qui se connaissaient tous personnellement entre eux. Il est ainsi frappant de voir un portrait de femme en robe rouge très proche (mais en plus sage) chez Paris Bordone. Il devient plus surprenant de surprendre Le Titien, gloire alors européenne, lui piquant une partie de composition pour une Sainte Famille. Il est vrai que Schiavone était son cadet d'une génération. Le vieux monsieur a sans doute voulu avoir l'air de refléter l'air d'un temps nouveau. 

De Schiavone, il se trouve néanmoins ici 86 oeuvres autographes entre les peintures (33), les dessins (21) et les gravures (32). Contrairement à ses collègues vénitiens, Schiavone, fasciné à ses débuts par les créations maniéristes du Parmigianino (1503-1540), a en effet beaucoup pratiqué l'estampe, et ce d'une maniète expérimentale. De quoi fasciner certains collectionneurs. A en juger par leurs cadres et leurs montages identiques, la plupart des tirages montrés appartiennent au même amateur, qui les a gracieusement prêté afin de mieux faire connaître son favori.

Prêts très généreux 

D'une maniètre générale, les prêts sont généreux, comme souvent avec des artistes méconnus. Avec Titien ou Véronèse (même si la rétrospective consacrée à ce dernier par Londres et Vérone l'an dernier était magnifique), il faut se contenter de ce que l'on vous consent. Ici, pas de problème. L'Albertina de Vienne a envoyé le contenu d'une salle entière, tandis qu'Elizabeth II accordait six tableaux. Le "Met" de New York ne s'est pas contenté d'expédier l'admirable "L'Amour présentant Psyché aux dieux de l'Olympe", qui fait l'affiche. Il a ajouté le grand dessin préparatoire pour cette mythologie d'un artiste qui aime tous les genres nobles, du portrait au tableau d'autel. 

Comment le tout fonctionne-t-il? C'est toujours la surprise. Le trop tue certains créateurs, qui se révèlent répétitifs, et du coup un peu limités. Simone Cantarini, Ludovico Caracci ou Lavinia Fontana ont mal résisté au traitement. Schiavone, lui, passe sans peine la rampe. Le visiteur ne se lasse pas. Il reste admiratif devant ses audaces et ses raccourcis. Il sent une personanlité profonde et forte. L'homme n'apparaît pas toujours au sommet de sa forme, bien sûr, mais il signe des toiles et des panneaux passionnants des débuts à la fin.

Belle présentation en violet

La présentation fait enfin beaucoup. La scénographie joue des violets foncés, genre évêque pop, ce qui fait ressortir les couleurs. Les lumières se révèlent judicieusement réparties. Bref, c'est une réussite totale. Il faut vraiment avoir vu ça. Il s'agit d'une expositon IMPORTANTE.

Pratique 

"Splendori dl inascimento a Venezia, Andrea Schiavone fra Parmiginanino, Tintoretto e Tiziano", Museo Correr, 52, piazza San Marco, Venise, jusqu'au 10 avril 2016. Tél. 0039 041 24 05 211, site www.visitmuve.it Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Photo (DR): "L'Amour présentant Psyché aux dieux de l'Olympe", qui vient de New York. Le tableau fait l'affiche.

Prochaine chronique le lundi 14 décembre. Les collections meurent aussi. Comment s'y prendre pour leur assurer une vie nouvelle?

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