Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE 3 / L'éblouissement Tàpies au Palazzo Fortuny

C'était en 2007. Axel Vervoordt créait l'événement en marge de la Biennale de Venise. «Artempo» brassait les genres, les médias et les siècles au Palazzo Fortuny. L'antiquaire flamand, qui avait déjà transformé ses participations aux Biennales des Antiquaires parisiennes en installations, mélangeait le fonds du musée créé dans la maison du couturier Mariano Fortuny (1871-1949) avec de la peinture contemporaine et de l'archéologie. Subtilement distillée, la lumière artificielle transformait le tout en décor de théâtre. 

Mais, avant d'aller plus loin, je dois vous dire que le lieu est magique. Mariano Fortuny l'avait acheté pour en faire ses ateliers, sa fabrique de textiles se trouvant sur la Giudecca. A demi ruiné, l'édifice accueillait en plus ses tableaux et sa collection de tissus anciens. L'ensemble, donné à la Ville par sa veuve Henriette en 1956, est resté en l'état. Le visiteur se promène dans le temps. «Pericolante», le palais a été un temps fermé. Il a rouvert sans que de gros travaux soient entrepris. Le restaurer reviendrait à en tuer le charme. Cela dit, l'entreprise Fortuny a repris du poil de la bête. Deux magasins viennent d'ouvrir à Venise afin d'assurer la diffusion de sa production. 

Lancé par deux Biennales

En 2009 et 2011, Vervoordt a donné ici deux autres expositions, tout aussi réussies, même si l'effet de surprise se révélait émoussé. Qu'allait-il faire en 2013? Eh bien, l'homme a changé de genre, tout en assurant la continuité! Il propose, avec l'aide de trois commissaires, une grande rétrospective Antoni Tàpies (1923-2012). Le lien avec l'endroit apparaît géographique. Tàpies et Fortuny sont Catalans. Notons tout de même que les Biennales de 1952 et 1958 (elles étaient alors les années paires) ont beaucoup fait pour lancer l'Espagnol, dont un des chefs-d’œuvre surréalistes de jeunesse a alors été acquis pour le musée d'art moderne de la Ville (Ca'Pesaro). 

Comment se présente l'actuelle manifestation? Sur quatre étages. Comme toujours, Vervoordt a mis en vedettes le vide et la lumière. Provenant de la succession, les grandes toiles apparaissent ainsi dans des éclairages dramatiques. Presque toutes datent des dernières années. Les croix, les coutures grossières, les aplats de matière, les agglomérations d'objets prennent ainsi toute leur valeur. Le visiteur voit un art arrivé à son expression la plus forte. 

La collection du maître

La scénographie ajoute cependant des tissus et des costumes anciens récoltés par Fortuny, plus quelques-uns de ses robes. S'y ajoute la collection de Tàpies, restée inédite. L'exposition montre pour la première fois ses tableaux, ses objets archéologiques ou ses statues africaines. L'homme, qui a créé son propre musée dans Barcelone, a réuni un ensemble digne de Beaubourg ou du MoMA. Il y a là des pièces majeures de Giacometti, Picasso, Mirò, Pollock, Kandinsky, Paul Klee, Max Ernst, Rothko ou Kazuo Shiraga, «le Pollock japonais». 

L'ensemble éblouit de beauté et d'intelligence. On en a les jambes coupées. Un détail sans importance. Vervoordt a prévu d'immenses canapés, où l'on peut passer l'après-midi en bouquinant. De grandes tables et des bancs aux découpes un peu frustres se trouvent au dernier étage, sous les poutres. Il est ici aussi possible de lire, mais je vous signale que des fenêtres, on voit toute la ville, des canaux argentés aux antennes paraboliques. En ville aussi, la modernité trouve sa place...

Pratique

«Tàpies», Palazzo Fortuny, 3958 San Marco, Venise, jusqu'au 2 novembre. Tél. 0039041 520 09 95, site www.fortuny.visitmuve.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Photo d'une salle du Fortuny, tirée du site d'Axel Vervoordt. 

P.S. Cet article me venge un peu. L'an dernier, le journal qui m'employait à l'époque, m'avait empêché d'écrite une nécrologie de Tàpies en disant que nul ne savait son nom à Genève. Une Genève où le Catalan a pourtant eu tout le Musée Rath dès 1973...

Prochaine chronique le lundi 17 juin. On va vendre la collection de l'étrange docteur Rau, qu'un journal estimait 600 millions de dollars en 2002.

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