Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE 2 / La parfaite Biennale de Massimiliano Gioni

Depuis que la Biennale a repris du poil de la bête, dans les années 1990, son commissaire a acquis une énorme importance. L'heureux élu (il y a aussi eu trois élues) choisit les artistes invités. Il donne le ton. La nomination s'effectue cependant à l'italienne. En 1997, Germano Celant n'a eu que six mois pour trouver des artistes et aménager les lieux, avant qu'un «onorevole» quelconque (la plupart d'entre eux restent d'ailleurs quelconques) coupe le ruban inaugural. 

Tout s'est mieux passé en 2013. Massimiliano Gioni, qui dirige en temps normal la Fondazione Trussardi de Milan, a été désigné dans les temps. Pour une fois, il ne s'agit ni d'un barbon (comme Jean Clair), ni d'un barbu (à l'instar d'Harald Szeemann), ni même d'un barbant (là, je ne donnerai pas de nom). L'homme fête ses 40 ans cette année. Il se veut tout sourire et dispose en plus d'un passeport national. La Biennale, que ce soit celle des beaux-arts (les années impaires) ou celle d'architecture (les années paires), aime en effet les étrangers. Cela fait plus international. 

Un titre pour une fois honnête

Une Biennale suppose un titre et une idée, la seconde correspondant si possible au premier. La chose reste pourtant rare. C'est souvent la course à l’œuvre spectaculaire et aux noms célèbres. Avec le «Palais encyclopédique», Gioni remplit parfaitement son contrat. L'Arsenale et le grand pavillon des Giardini sont pleins de créateurs voulant décrire le monde, ou se créer un univers. Vaste programme! La chose suppose des retours en arrière. Si le commissaire ne remonte pas jusqu'au XVIIIe, «siècle des Encyclopédistes», le public se retrouve parfois au XIXe. Nombre d'artistes présents sont en tout cas morts, et sans doute enterrés. 

Qui dit «répertorier le monde» pense à un travail long, fastidieux et obsessionnel. Comme celui des artistes bruts. Ces derniers se retrouvent nombreux à Venise, parfois venus de leur musée lausannois. La Suisse constitue un terrain d'élection pour ces créateurs marginaux. Il y a même d'étonnants effets de boomerang. Parmi les créations d'enfants d'immigrants helvétiques se trouvent les planches d'Achilles Rizzoli (1896-1981). Ce dessinateur de cabinet d'architectes traçait des effigies de ses proches sous forme de monuments. Il faut avoir vu le «Portrait de ma mère en cathédrale» pour y croire. 

Des Suisses partout

Tous les invités ne se révèlent bien sûr pas bruts, mais il y a énormément de Suisses. Certains sont connus, comme le tandem Fischli et Weiss, qui arrive avec ses 180 modèles en terre crue. D'autres demeurent plus confidentiels. Citons Hans Schärer, l'homme des «Madones». Un ou deux sortent même de l'anonymat. Je n'avais par exemple jamais entendu parler d'Eduard Speltini (1852-1931). Montant sur les premiers avions, il avait entrepris de montrer la Terre vue du ciel, et ce bien avant Arthus-Bertrand. Ses photos se révèlent admirables. Qu'on le dise aux directeurs de Fotomuseen! 

Pour que le processus fonctionne, Gioni a compris deux choses. La première est qu'il fallait montrer des séries parfois importantes. Robert Crumb, le dessinateur de la contre-culture américaine des années 70, est présent avec toutes les pages de son album sur «La Genèse». L'un des rares artistes africains retenus, Frédéric Bruly Bouabré, aligne plusieurs centaines de tableautins. Décrire le monde suppose souvent de le miniaturiser. Monsieur Biennale a donc fragmenté l'immense corderie de l'Arsenale. Elle s'est muée en une suite de salles muséales. Si la beauté intérieure du monument se perd, tout retrouve du coup une dimension acceptable. 

Une tour de 700 mètres de haut

Je l'ai dit plus haut. Les précédentes éditions de la Biennale s'étaient égarées dans le spectaculaire. Le public reste ici dans l'intime, physique et mental. Cela signifie-t-il que tout soit petit? Non. L'artiste qui reçoit l'hommage le plus appuyé produisait des statues pesant des tonnes. Il s'agit encore d'un Suisse, Hans Josephson. Né à Königsberg en 1920, cet Allemand s'est installé à Zurich en 1940. Il a donné des sculptures de naissance du monde. Le nonagénaire est mort en 2012. Fallait-il vraiment que sa rétrospective devienne posthume? 

Je me rend compte, pour terminer, que j'ai oublié de dire que le titre de la meilleure Biennale depuis au moins vingt ans n'avait rien d'abstrait. Il se rattache à une maquette architecturale d'une taille considérable, placée en ouverture de parcours. En 1955, l'autodidacte américain Marino Auriti, né dans les Abruzzes, déposait auprès de l'Office des brevets son modèle de «Palais encyclopédique. La construction aurait dû mesurer 700 mètres de haut. Mort en 1980, l'inventeur n'a sans doute jamais rêvé d'incarner la plus grande exposition du monde. Une exposition finalement réalisée avec un budget raisonnable. L'heureux Gioni, plébiscité malgré la quasi absence d'Africains et de Sud-Américains, avait à sa disposition 1.800.000 euros.

Quand on pense à ce que coûte un seul opéra à Genève...

Pratique

La Biennale, Arsenale, Giardini, Venise, jusqu'au 24 novembre. Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h. Site www.labiennale.org. Photo: portrait de Massimilano Gioni à Venise (Getty Images)

Prochain article mardi 11 juin. Les nouvelles expositions du Mamco de Genève, vue avec Christian Bernard, directeur du musée.

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