Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE 1 / La Biennale envahit toute la ville

Cinquante-cinquième! C'est la 55e fois que Venise allume ses lampions (ou plutôt ses lanternes vénitiennes!). Voulue en 1893 et lancée en 1895, la Biennale se déploie comme jamais. Elle a envahi la ville, avec des débordements jusqu'à Mestre. Il a fallu trouver de la place non seulement pour la partie officielle, confiée au jeune (et avenant) Massimilano Gioni, mais pour le reste. Le programme parle de 47 «événements collatéraux», puis qu'on utilise ici le même adjectif que chez nous pour les dégâts. Ce dénombrement fait cependant fi de multiples choses. Ne se voient pas davantage pris en considération les expositions des grands musées et fondations que les squatters. La vérité doit tourner autour de 80. 

Cette surabondance de biens a encore accru la diaspora. Il n'existe aux Giardini que 30 pavillons nationaux. Les SDF chanceux (qui sont comme par hasard les plus riches) ont trouvé asile à l'Arsenale, dans un site sublime. Les autres ont loué un espace là où il y en avait, en tentant de se regrouper pour exister aux yeux du public. La chose va de l'appartement au troisième étage à la boutique laissée vide de marchand. Le Portugal s'est installé sur un bateau. Le Tuvalu polynésien, qui compte moins de 10.000 habitants, s'est contenté d'un bout de caserne à Marghera. On note d'amusants remue-ménages. Près du Palazzo Grassi, lieu recherché à cause de la Fondation Pinault, la Bosnie Bosnie-Herzégovine a ainsi pris la place de l'Iran...

Présence obligatoire

Tout le monde veut en effet participer à la Biennale, même su cette dernière se voir régulièrement conspuée, pour ne pas dire assassinée par la critique. Il y a cette année 88 représentations nationales. Dix de plus qu'en 2011, année où la Zurichoise Bice Curiger avait raté son coup en tant que grande organisatrice. La presse italienne ne parle que de l'arrivée du Vatican, déjà annoncée il y a deux ans. Le prototype même du faux événement médiatique. Mais le Kosovo ou Andorre sont aussi là. On ne sait juste pas trop où. Il fallait en effet mettre le paquet (de fric) sur la table pour s'installer, comme l'Azerbaïdjan, dans un palais du très touristique Campo Santo Stefano (ce qui n'empêche pas le pavillon d'être affreux!). 

Comme chaque fois, la presse s'interroge sur cette forme de nationalisme. Qu'y gagne l'art d'aujourd'hui, qui se veut sans frontières? Si vous voulez mon avis, il s'agit là de branlettes d'intellectuels. Le vrai problème se situe ailleurs. Il se révèle bassement pratique. A part les quatre jours de vernissage, qui confinent à la folie, il n'y a pas assez de visiteurs à Venise pour autant de monde. Les règles du jeu ont été cruellement changées en 1999. Quand l'armée a cédé un Arsenale bien branlant à la Biennale, il en a fait le centre d'intérêt. La partie officielle l'a emporté sur l'exposition universelle à la manière du XIXe siècle. Il n'y a de place que pour elle.

Pinault et Prada

Le peu de curiosité autre va aux noubas des musées et fondations. Il faut dire qu'ils ont mis les petits plats dans les grands. Si la Punte della Dogana de François Pinault (qui dispose de deux sites à Venise) reste aussi froide qu'un catalogue sur papier glacé de Christie's, le Palazzo Fortuny propose un admirable Antoni Tàpies, sur lequel je reviendrai. La Fondazione Prada, qui a aussi succombé au mirage vénitien en s'offrant le le Palazzo Corner della Regina sur le Grand Canal, reconstitue la mythique exposition «Quand les attitudes deviennent formes» organisée à Berne en 1969 (j'en parlerai aussi). La Ca' Pesaro présente une Collection Sonnabend allant de Warhol à Dan Flavin. Comment lutter là-contre? 

Pour y parvenir, il faut des idées simples et claires. Or la plupart des pays donnent dans la prise de tête ou la prise d'otages. Qui a le temps pour les interminables vidéo de la France (qui a échangé son pavillon avec l'Allemagne en l'honneur de la réconciliation de 1963, une idée aussi symbolique que tarte)? Qui a envie de se farcir la discussion de la Grèce sur l'argent? Vive le court. L'immédiat. Ou alors un véritable propos politique. Alors que l'Espagne ennuie en jouant symboliquement sur le thème de la ruine, la Catalogne a le courage de suivre des chômeurs pour l'exposition «25 pour-cent». Là, on voit au moins de quoi on parle.

Séduire et vite!

Certains pays ont ainsi compris qu'il fallait séduire. Et vite. La Belgique ne montre qu'une seule oeuvre de Berlinde De Bruyckere, utilisant un immense arbre déraciné. L'Autriche présente un délicieux dessin animé hollywoodien de trois minutes, signé Mathias Poledna. Le Montenegro comme le pays de Galles proposent de beaux itinéraires dans l'obscurité, genre train fantôme. Et les nombreuses vidéos turques d'Ali Kazma, sur le thème de la résistance du corps, sont si belles qu'elle finissent par sembler encore plus courtes. 

Reste à avoir un dernier mot pour la Suisse. Notre pays possède un pavillon tristounet aux Giardini depuis les années 1950. Ce qu'on y voit se révèle en général désastreux. Le Valaisan Valentin Carron se révèle sans surprise à côté de la plaque. Si à côté qu'on se demande même s'il y a encore une plaque. Heureusement que la Suisse se voit admirablement représentée par la Biennale de Gioni. Nous y reviendrons demain lundi 10 juin.

 

Une excuse pour découvrir des monuments

Venise a une particularité absente de Lyon, qui ouvrira cet automne sa biennale au rabais. C'est celle de tout phagocyter. La plupart des visiteurs (ils sont aujourd'hui environ 300.000, une remontée spectaculaire après les catastrophiques années 1980) viennent en réalité pour la cité. A force de se promener, ils ne voient plus que les canaux et les palais gothiques. L'Arsenale, qui remonte au Moyen Age, constitue en fait surtout un lieu. 

La Biennale possède cependant le mérite d'ouvrir au public des intérieurs inaccessibles. Si vous passez et qu'ils sont ouverts, sautez sur l'occasion. Elle ne se reproduira peut-être pas en 2015. Miraculeusement conservé en l'état, l'appartement qu'occupait vers 1760 le consul anglais Smith ne sert ainsi plus d'abri à la Nouvelle-Zélande. Notez que l'interruption survient parfois pour un bon motif. La Scuola della Misericordia, où Jan Fabre exposait en 2011, est entrée en restauration après avoir servi des décennies de terrain de football couvert...

Conservatoire baroque

Que peut-on ainsi guigner en 2013? Ne manquez pas le pavillon mexicain (par ailleurs sans intérêt). Il occupe l'immense église San Lorenzo, presque en ruine. Le sol s'est effondré. Il tombe du plâtre du plafond. Des expositions germaniques calamiteuses permettent de voir les salons néo-classiques du Palazzo Albrizzi. Des Chinois servent de sésame pour le Conservatoire de musique Benedetto Marcello, près du Ponte dell'Accademia. Ses cours baroques, décor de théâtre en vraies pierres, demeurent normalement interdites aux non-musiciens.

Est-ce tout? Evidemment pas! Le curieux verra des jardins inconnus, cachés par des murs. Il découvrira d'accueillants halls d'hôtels. Il pénétrera dans un palais comme le Polignac. Il aura accès à des musées fermés depuis dix ans, dont la Galleria Cini. Elle possède un Piero della Francesca ou le double portrait d'homme du Pontormo publié dans tous les bons livres. Et, si le Palazzo Grimani, réhabilité, reste désormais ouvert toute l'année, il n'en va pas de même pour le Zenobio, propriété des Arméniens. Il y a là un temple dans le parc et un salon grand comme une cathédrale. Avec un décor de Luigi Dorigny, peint vers 1720. Je ne vous dis pas...

Pratique

«Biennale di Venezia», partout dans la ville, jusqu'au 24 novembre 2013. Ouvert tous les jours, sauf lundi, pour la Biennale elle.-même, sauf mardi pour les musées et pavillons en ville (avec des exceptions...) de 10h à 18h. Site www.labiennale.org La photo (insolite) est tirée du film de Mathias Poledna réalisé pour le Pavillon autrichien aux Giardini. 

Demain 10 juin. La Biennale elle-même, intitulée par Massimilano Gioni «Il Palazzo enciclopedico».

 

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