Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VAUD/Visite au château d'Hauteville avant la vente du contenu

Un petit troupeau descend l'allée, plantée d'arbres centenaires. Certaines gens sortent de leur voiture. D'autres ont emprunté le train qui s'arrête tout près, dans une gare aux allures de jouet. La procession s'arrête devant la grille du château d'Hauteville, pour l'instant fermée. Elle ouvrira à douze heures pile, ce vendredi 4 septembre. Les visiteurs ont le temps de constater que le bâtiment tient de l'illusion. Ce qui a l'air sculpté dans la pierre sur les photos est peint en trompe-l’œil. Il y a de fausses moulures, des fenêtres imaginaires et des bustes factices. Le seul ennui, c'est qu'aucun œil ne peut plus se voir trompé. La couleur a pâli. Le crépi cloque et s'effrite. Certains murs se retrouveront à nu, si rien n'est fait ces prochains temps. 

Depuis quelques années, la vie du château tient à un fil. La bâtisse du XVIIIe, ses dépendances et ses vingt-sept hectares de terrain, vestiges d'une propriété encore plus grande sur les hauteurs de Vevey, sont à vendre. Cinquante millions disait-on il y a peu. Soixante aujourd'hui, si je sais lire la presse locale. Il faut dire qu'elle restait jusqu'en 2014 grevée d'un lourde hypothèque. La veuve de Wilfred Grand d'Hauteville (1), mort en 1987, bénéficiait d'un droit d'habitation jusqu'à sa mort. Les trois enfants du monsieur, dont elle était la marâtre comme dans les contes de fée, ont rongé leur frein vingt-sept ans. La dame, qui les avait écarté du domaine où elle occupait le corps central du château, entendait mourir sur place, décourageant les acheteurs potentiels. Sir Norman Foster a préféré s'offrir Vincy pour 58 millions, le château venant en prime de se voir restauré.

Des noyaux préservés 

Edith Grand d'Hauteville ayant fini par rejoindre un monde dit meilleur, les fils et la fille de feu son époux ont décidé de vider. Après onze générations de Cannac, puis par héritage de Grand (devenus d'Hauteville), tout allait finir à l'encan. Enfin, pas tout! Une série de portraits d'ancêtres a rejoint les collections du Musée national suisse, au château de Prangins. Des jouets ont été donnés à La Tour-de-Peilz, où existe un musée du jeu. Les archives se sont vues déposées à Lausanne. Mais du reste, il ne doit aujourd'hui plus rien rester. Christie's est venu l'an dernier écrémer Hauteville. Quelque 75 lots se sont vendus (ou pas vendus) à Londres. L'Hôtel des Ventes de Genève disperse le solde les 11 et 12 septembre. Environ 1500 numéros. 

«Je me souviens d'être venue ici à une grande soirée dans les année 50» se souvient, nostalgique, une visiteuse. On la comprend. Alors que Philip Grand d'Hauteville et son épouse se promènent dans des salons qui leur sont déjà étrangers, on a l'impression d'assister au dernier épisode d'un feuilleton télévisé, comme les Britanniques savent si bien les faire. Il règne ici une atmosphère de mort, même si l'abondance du public confère un peu de chaleur aux pièces pleines de fauteuils fatigués (voire épuisés), de gravures jaunies (pour ne pas dire insolées) et de tables aux bois gondolés (2). Tout, ou presque, appelle ici le restaurateur, alors que nombre de choses semblent difficilement vendables. C'est du mobilier de château. Le reflet d'un temps évanoui. Une vente comme celle-ci marque bien la fin d'une forme de civilisation.

Le poumon de la région 

Mais déjà, nous sommes trop nombreux. «On a compté 150 personnes entrées les cinq minutes après l'ouverture», explique Bernard Piguet, qui procède aux enchères. Il y a là des marchands, mais aussi des gens à particule (3) et des curieux du coin. «Les gens du cru n'ont jamais eu la permission d'entrer ici», poursuit le directeur de l'Hôtel des Ventes. «Du château, il n'apercevaient que les toits et le petit temple rond, érigé au sommet de la colline.» D'où des curiosités qui n'ont rien de malsain. L'envie aussi de jouir aussi une fois de la vue, au-delà du Léman, sur le Grammont. Le parc tient du poumon vert dans cette région par ailleurs si mal lotie, avec ses petites maisons aux formes de cartons à chaussures. Ce poumon donne l'envie de respirer. 

Entre le salon à fresques sur deux étages, morceau de Vénétie égaré en terre vaudoise, et les petites pièces adjacentes, les gens se reconnaissent et se saluent. C'est une promenade qui suscite au passage des envies d'achats. Certains font sortir des objets des vitrines. D'autres consultent les livres dans la bibliothèque. Des ordres d'achat sont déposés dans une urne. Et puis il y a ceux qui piquent-niquent sous les frondaisons. Les explorateurs qui vont des anciennes serres à la cave voûtée, où se trouvent encore des tonneaux majuscules, en passant par les restes du potager et d'une piscine bientôt veuve de ses carreaux blancs. Il s'agit de s'imprégner les yeux et la mémoire.

Un avenir très incertain

Lors de la vente, la semaine prochaine, le château lui-même ne sera en effet plus accessible (4). Et qui sait ce que donnera la suite. Quel téméraire osera se mettre sur le dos un bâtiment aussi cher, en sachant qu'il lui faudra encore y injecter des dizaines de millions, avec en plus les monuments historiques sur le dos? Et quand? Et après quelles nécociations financières? Car il faudra bien le restaurer le château, même si son actuelle décrépitude forme l'un de ses charmes... 

(1) Il y a eu beaucoup d'alliances anglo-saxonnes chez les Grand d'Hauteville d'où la présence, dans la vente, de souvenirs historiques américains.
(2) Il y a aussi de bonnes choses bien sûr, dont trois Liotard, une spectaculaire commode Louis XVI aux panneaux de laque, de l'argenterie, de très beaux costumes d'homme brodés du XVIIe siècle et un grand plat en majolique italienne daté 1544.
(3) Un cocktail avait déjà réuni le beau monde le 2 septembre.
(4) Les enchères se dérouleront dans une dépendance, les objets étant projetés sur écran.

Pratique 

Château de Hauteville, arrêt de train Hauteville-Château, ventes le vendredi 11 et le samedi 12 septembre. On visite encore le samedi 5 et le dimanche 6 septembre de 12h à 19h. Photo (site de Châteaux suisses): Le grand salon d'Hauteville, vestige du château précédent englobé dans l'actuelle construction. Fresques attribuées aux Petrini. 

Prochaine chonique le dimanche 6 septembre. Le livre sur les quais à Morges, plus l'entretien avec deux auteurs de récits de voyage.

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