Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VAUD/Trois villas de rêve pour les Journées du Patrimoine

Et c'est reparti pour un nouveau tour! Les 12 et 13 septembre, la Suisse proposera (une semaine avant la France) ses Journées du patrimoine. Le thème en est double. Il y a le titre «Echanges et influences», qui n'engage finalement pas à grand chose. Genève y a ajouté la philanthropie. Il faut dire que le Canton comme la Ville en ont beaucoup profité depuis le XIXe siècle, et qu'ils ne comptent pas s'arrêter en si bon chemin. Il y aura donc à visiter tant les abords de la place Neuve que plusieurs maisons de maître suburbaines du XVIIIe siècle. 

J'ai préféré vous proposer cette fois une sélection vaudoise. Trois demeures privées aussi. Mais trois villas clefs pour le XXe siècle. Adolf Loos, Le Corbusier et deux proches du Bauhaus sur quelques mètres de rivage lémanique, c'est tout de même quelque chose! Un petit conseil si vous désirez voir d'autres monuments. Utilisez la plaquette éditée pour l'occasion, au lieu de naviguer des sites par trop bourgeonnants. Elle se trouve notamment au bureau d'information situé sur le pont de la Machine, à Genève. 

La Villa Karma d'Adolf Loos

En 1912, quand elle vit enfin disparaître les échafaudages de la Villa Karma, la commune du Châtelard, dans le canton de Vaud, fut prise d'un grave doute. Si différente, si novatrice, la construction de cette maison ayant épuisé trois architectes, était-elle bien terminée? Theodor Beer, le physiologue qui l'avait commanditée, assura que oui. Le Viennois y travaillait depuis 1903, avec toute son énergie. N'avait-il pas fait appel, entre l'honnête Henri Lavanchy local et Hugo Ehrlich, à Adolf Loos, l'architecte autrichien le plus controversé de sa génération? Loos, qui se sentait un tempérament de star, avait ainsi repensé tout l'édifice entre 1904 et 1906, avant de rendre abruptement son tablier. 

Ce n'est peut-être pas l'invisible Palais Stoclet de Bruxelles, conçu par Josef Hoffmann (1). N'empêche que cette création sécessionniste viennoise a de quoi surprendre sur les bords du Léman. Les occasions de visiter la villa, bâtie sur les restes d'une maison vigneronne, ainsi que la Sangata voisine, demeurent rares. Les organisateurs de l'édition 2015 des Journées du patrimoine l'ont bien compris. Regardez attentivement la plaquette carrée annonçant les manifestations romandes prévues pour samedi et dimanche. Reproduite dans quantité de livres, la Karma occupe les cinq pages d'ouverture, ainsi que les deux plats de la couverture. Difficile de tenir davantage la vedette!

Marbres et mosaïques dorées

Il faudra cependant s’inscrire pour entrer. Et ce sont les intérieurs qui portent le plus la marque d'Adolf Loos, qui devait publier peu après (en 1908) son livre-clef «Ornement et crime». Il s'agit bien d'un des chefs d’œuvre du style viennois, avec ses marbres noirs et rouges, ses mosaïques dorées, ses bronzes et ses pavements de pierre. Vingt personnes seulement se verront admises à la fois. Il faudra se présenter dix minutes à l'avance. Et, comme le signale gentiment le livret des Journées, «les retardataires ne seront pas admis.» 

Un mot pour terminer. Quand le Centre Pompidou se vit débarrassé de sa housse de chantier, en 1977, les habitants du quartier parisien, eux aussi, crurent que les travaux n'étaient pas finis. Ils pensaient que la tuyauterie colorée imaginée par Renzo Piano et Richard Rogers serait recouverte. Comme quoi... 

(1) Le Palais Stoclet, par ailleurs sur la liste de l'Unesco, a été classé intérieur et extérieur par la Belgique contre la volonté de ses propriétaires, qui entendaient en disposer à leur guise. Mais le chef-d’œuvre d'Hoffmann reste fermé au public.

Pratique 

Villa Karma, 171, rue du Lac à Clarens, samedi 12 et dimanche 13 septembre de 10 à 12h et de 13h à 16h, sur réservation. Tél. Jusqu'au 11 septembre 058 440 13 08. 

La Villa Kenwin d'Alexander Ferenczy

Ils étaient Anglais et Ecossais, ce qui prédisposait sans doute à l'originalité. Kenneth Macpherson se voulait cinéaste. Winifred Ellerman, dite Bryher, se disait éditrice et poète. Ils avaient un peu d'argent, ce qui aide toujours dans la vie. Etabli au bord du Léman, le couple voulut sa villa en 1929. Pas une de ces maisons à la vaudoise, qui pastichaient les époques révolues pour se fondre dans le paysage. Une maison à la pointe de la mode, comme au cinéma. Le couple, qui produisait la revue d'avant-garde «Close Up», est du reste à l'origine du film «Borderline». Difficile de faire plus audacieux en 1930 que cette histoire d'amour triangulaire dont une des trois vedettes est un Noir... 

Le choix des Kenwin porta sur Alexander Ferenczy. Un Hongrois, qui gravitait dans ces studios berlinois rivalisant alors avec ceux d'Hollywood. Alexander n'est cependant jamais devenu un décorateur vedette. Je ne saurais vous citer la moindre de ses contributions au 7e art. Il ne fera d'ailleurs que donner des plans avant sa mort en 1931. Son collaborateur Hermann Henselmann, un proche de Brecht, reprendra le flambeau. Lui se révèle plus connu. En Allemagne de l'Est, c'est lui qui se verra plus tard chargé de la reconstruction de Gotha et de Weimar. Dans un style bien évidemment. Le modernisme était mal vu par les communistes dans les années 1950.

Un lieu dégradé mais intact 

Macpherson est mort en 1971, après une vie agitée dont Winifred ne faisait plus vraiment partie. Elle resta dans la ville jusqu'à sa mort en 1983. Kenwin n'était plus entretenu du tout, ce qui constituait une chance. L'architecte Giovanni Pezzoli, qui la fera visiter lors des Journées du Patrimoine, put acquérir et restaurer un édifice n'ayant jamais subi de transformation. Le public admirera ainsi les baies vitrées si 1925, le séjour sur deux niveaux, comme dans les films muets produits à Neu-Babelsberg, ou le toit terrasse. Même le mobiliser d'origine a survécu, alors qu'il aura fallu beaucoup reconstituer, près de Roubaix, dans la Villa Cavroix de Robert Mallet-Stevens rouverte à grand tapage cet été. Profitez-en. Mais attention! La réservation est aussi obligatoire.

Pratique

Villa Kenwin, 19, chemin du Vallon à La Tour-de-Peilz, samedi 12 et dimanche 13 septembre de 10h à 12h et de 13h30 à 17h. Réservations jusqu'au 11 septembre au 058 440 13 08. 

La Villa Le Lac du Corbusier 

Ici, je resterai bref. La villa Le Lac a fait l'objet de tant de publications et de reportages que c'est comme si vous l'aviez déjà vue. Il s'agit d'une icône, mais toute petite. Ce cabanon conçu en 1923 par Le Corbusier pour ses parents en bord de lac mesure à peine 64 mètres carrés. L'architecte y expérimente des idées qu'il développera peu après en grand. Il y a le jardin de verdure, la grande baie vitrée et le second jardin sur le toit-terrasse. Je ne vous en dis pas plus. Je terminerai en disant que là aussi il faut réserver. Les Journées du Patrimoine souffrent un peu de leur popularité.

Pratique

Villa Le Lac, 21, route du Lavaux, Corseaux, samedi 12 et dimanche 13 septembre à 10h, 11h, 12h, 14h, 15h et 16h. Réservations jusqu'au 11 septembre au 058 440 13 08. 

Photo (Journées du Patrimoine): L'un des intérieurs de la Villa Karma. 

Prochaine chronique le mardi 8 septembre. Le MEG genevois passe au Japon bouddhique sous la direction de Madame Butterfly.

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