Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VAUD/La Fondation Michalski montre Gustave Roud

C'est son année. S'il s'agit bien d'un anniversaire, il ne marque ni le centenaire de sa naissance, ni celui de sa mort. Gustave Roud, puisque c'est de lui dont on parle, a vu le jour en 1897 et connu la nuit éternelle en 1976. Sa naissance littéraire a été prise en compte. L'année 1915 est celle où l'homme publie ses premiers poèmes dans les «Cahiers vaudois». 

Il fallait fêter ça. Blottie au pied du Jura, ce qui ne l'empêche pas d'émerger du paysage avec beaucoup de béton, la Fondation Jan Michalski de Montricher propose son exposition. Il s'agit de raconter l'écrivain en documents. Heureusement pour le public, Roud était aussi photographe. Quelques-unes de ses images ont pu se voir tirées de l'important fonds déposé à la Bibliothèque cantonale universitaire de Lausanne. Voilà qui anime les murs aveugles de la salle vouée aux présentations temporaires de cette Fondation «pour l'écriture et la littérature». Au même endroit, Henri Michaux poète se trouvait déjà bien allégé par Henri Michaux dessinateur.

Un fonds très riche 

Historien des lettres romandes, Daniel Maggetti a été bombardé commissaire. Un choix logique. Le Vaudois d'adoption (Maggetti est Tessinois) a fait sa thème sur «L'invention de la littérature romande». Professeur ordinaire à l'Université de Lausanne, il coiffe le Centre de recherches sur les Lettres romandes. Que demander de plus? Il gère en plus bien ses affaires critiques, où l'on retrouve une écriture un peu sèche, tranchant avec son œuvre propre. «Les créatures du Bon Dieu» (2007) constitue ainsi un roman autobiographique particulièrement sensible. 

L'exposition était facilitée par la richesse du fonds Roud. L'homme, qui vivait dans la ferme familiale de Carrouge (avec deux «r»), gardait tout. Il a conservé aussi bien ses bulletins scolaires que les billets d'avion de ses rares voyages à l'étranger. On avait de la place à cette époque, centrée sur le papier. N'oublions pas qu'une grande partie de l’œuvre publié de Roud consiste en lettres, échangées avec Maurice Chappaz, Philippe Jaccottet ou plus tard Jacques Chessex (qui s'est un peu servi de son aîné). L'ermite très visité de Carrouge appartient à la dernière génération des écrivains dont on possédera la correspondance. De tous les courriels actuels, il ne subsistera rien.

Un fils de paysans vaudois 

Mais peut-être faut-il maintenant présenter le personnage. Roud est fils de paysans. Il a fait des études poussées en un temps où celles-ci demeuraient réservées aux «élites». Collège et gymnase classiques. Grec et latin. Licence en lettres. Il était évident que cet intellectuel ne reprendrait pas le train de ferme. Il avait en plus une santé était fragile. Sa tuberculose exigera des séjours en montagne à la fin des années 1920. L'écrivain restera néanmoins sur la terre de ses ancêtres, où il vivra avec ses parents et tantes. Avec sa sœur aînée surtout, avec qui il formera un couple austère. Roud ne se mariera jamais. Elle non plus. 

Roud a donc écrit. Des livres, mais aussi des articles de journal ou de revue savantes. Il a fait partie de comité de «La Guilde du livre», fondée par Albert Mermoud en 1933. Il s’agissait là d'éditions par correspondance, disparues en 1977. Une époque révolue. Ce statut de conseiller donnera vite une aura cantonale à Roud (les lettres suisses restent aujourd'hui encore cantonales), que l'on viendra consulter comme un oracle. Notons que l'homme possédait par ailleurs une ouverture sur la création étrangère. Il traduisait ainsi beaucoup de l'allemand.

Vitrines non numérotées

Tout ceci se voit raconté d'une manière difficile à suivre. Le visiteur se promène un peu perdu, avec des fiches de salle. Ni les vitrines, ni leur contenu ne sont numérotés. Il faut supputer les choses, avec ce que cela comporte comme risques d'erreur. Le plus simple reste de commencer avec les petits films tournés par le Centre de recherches sur les Lettres romandes. Chacun développe un sujet: la photo, la botanique, un thème de l’œuvre de celui qui reste pour beaucoup l'auteur du «Petit traité de la marche en plaine». C'est très bien fait. Dommage que les casques d'écoute aient tant de peine à se recharger... 

Et puis, il y a les photos. Roud y a exalté une vie paysanne dont les fondements semblaient éternels. Il a découvert par la suite qu'il fixait un mode agricole révolu. Le tracteur, qu'il ne mettra jamais en images, remplacera bientôt la charrue et les chevaux. Il y a quelque chose de trouble dans ces jeunes paysans dénudés et dans ces ombres du photographe laissées par Roud en bas des images. Mais il s'agit encore là d'un sujet laissé... dans l'ombre. Rappelons que l'écrivain tirait peu ses images. Et en plus toutes petites. Ce que l'on voit aux murs tient de la construction posthume.

Un lieu encore en chantier 

Je terminerai avec quelques mots sur le lieu, toujours en chantier deux ans après son inauguration. J'avoue que son architecture me laisse perplexe. Pourquoi cette porte étroite menant à une bibliothèque tout en longueur et en hauteur? Pour quelle raison un escalier mesquin avant d'accéder à une salle d'exposition au plafond si élevé qu'on s'attendrait à lui voir deux étages? Comment justifier ce toit de terrasse en dentelle de béton? De quelle manière enfin expliquer une fondation si loin de tout, même si Montricher constituait la base de départ de Jan et Vera Michalski? Les écrivains en résidence ont-ils donc tant besoin de solitude?

Pratique 

«Gustave Roud, Le monde des signes et l'univers des choses», Fondation Jan Michalski, En Bois Désert, Montricher, jusqu'au 25 octobre. Tél. 021 864 01 01, site www.fondation-janmichalski.com Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Photo (Archives Gustave Roud): L'écrivain en sanatorium, à la fin des années 1920. Il lit alors Dante.

Prochaine chronique le lundi 17 août. Installé à Neuchâtel, François Ditesheim est un galeriste de stature interntional. Rencontre.

 

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