Stephane Garelli

PROFESSEUR À L'IMD ET À L'UNIVERSITÉ DE LAUSANNE, ET DIRECTEUR DU WORLD COMPETITIVENESS CENTER

Stéphane Garelli est professeur à l'International Institute for Management Development (IMD) et professeur à l'Université de Lausanne (HEC). Ses recherches portent sur la compétitivité des nations et des entreprises sur les marchés internationaux. Il est directeur du World Competitiveness Yearbook, une étude dans le domaine de la compétitivité des nations, publiée par l'IMD. Ce rapport annuel compare la compétitivité de quarante-six nations en utilisant 250 critères.

Président du conseil d’administration du quotidien suisse Le Temps, il est aussi membre de la China Enterprise Management Association, du conseil de la Fondation Jean-Monnet pour l'Europe, de l'Académie suisse des sciences techniques, de la Royal Society for the encouragement of Arts, Manufactures and Commerce et du Conseil mexicain de la productivité et de la compétitivité (Comeproc).

Une reprise à conséquences limitées?

Dans les années 80, le président Reagan lançait cette boutade, perçue comme le sommet de sa politique de laisser faire: «Le déficit budgétaire est désormais assez grand pour s’occuper de lui tout seul…»

Il partait de l’hypothèse que la reprise économique résout automatiquement les problèmes de finance publique. En engrangeant plus d’impôts sur les entreprises et les personnes et plus de taxes sur les transactions, un Etat retrouve naturellement sa santé financière.

Et c’est précisément ce qui s’est passé aux Etats-Unis et en Europe. Mais ce qui fut vrai alors ne l’est peut-être plus aujourd’hui.

Croissance et fiscalité

Les Etats-Unis renoueront avec la croissance, mais la machine fiscale est cassée. L’Etat touche aujourd’hui environ 25% du PIB en recettes fiscales, le plus bas niveau depuis quarante ans… (La plupart des pays européens sont au-dessus de 40%.)

Les allégements fiscaux mais aussi les déductions de toute sorte en sont la cause. Au taux nominal de base, l’Etat américain devrait toucher 3900 milliards de dollars de recettes fiscales. Après déductions de toute sorte, il n’en touche que 2800 milliards.

Les grandes entreprises américaines internationales paient en moyenne moins de 10% d’impôts. Même avec une reprise économique plus forte qu’ailleurs, l’argent rentrera difficilement.

En Europe, la situation est inversée: la forte fiscalité peut engendrer des revenus, mais la croissance est élusive. Le FMI pense que la zone euro connaîtra une récession de 0,6% cette année et une reprise de 0,9% en 2014. Mais cela suffira-t-il?

La plupart des pays européens – y compris l’Allemagne – ont un endettement supérieur à 80% de leur PIB. Presque tous – à l’exception de l’Allemagne – ont des déficits budgétaires supérieurs à 3% du PIB. Outre le sud de l’Europe, on oublie volontiers que le déficit français est de 4,2% du PIB et celui de la Grande-Bretagne de 7,6%! Est-ce que quelques points de croissance feront la différence?

Le salut viendra-t-il des BRIC? Le Brésil et la Russie peinent à moins de 2% de croissance et l’Inde passe au-dessous des 5%. La Chine à 7,5% se prépare à un «soft landing». L’attrait de ces économies se réduit. Les coûts salariaux augmentent de 20 à 25% par an. Une économie du premier achat fait place à une économie de remplacement (comme chez nous).

Les consommateurs sont plus circonspects. Et, surtout, il existe désormais plus de 1000 entreprises globales qui émergent de ces économies. Avec un revenu moyen supérieur à 1000 milliards de dollars, elles deviennent de vrais concurrents et créent leurs propres marques.

«Dans le long terme, nous sommes tous morts…», plaisantait Keynes. Mais aujourd’hui, et pour la première fois, l’économie est confrontée à ce que Fernand Braudel appelait en histoire «la longue durée».

Même dans les hypothèses les plus optimistes – croissance et réformes implémentées – la dette américaine ou européenne sera dans cinq ans toujours voisine des 100% du PIB. A cela il faudra rajouter la dette «sous-souveraine», celle des régions (Californie, Catalogne, et même la moitié des länder allemands) et celle des villes (Detroit, Madrid ou Berlin).

Quant au chômage, qui est de 12,2% en Europe et de 7,6% aux Etats-Unis, il ne disparaîtra pas de sitôt. Et qui va croire que les 23,7% de chômage des jeunes en Europe seront résorbés rapidement?

Inutile d’ajouter les problèmes démographiques et de couverture sociale pour se faire peur…

La longue durée s’installe donc en économie. Les problèmes d’aujourd’hui seront ceux de demain. Reprise – ou pas – leur intensité diminuera – ou pas – mais ils demeureront. Autant s’y habituer: pour le moment, Braudel est plus d’actualité que Keynes…

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