Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Une production redémarre en Europe : l’ennemi

Le Groupe des Huit est ramené à Sept : Vladimir Poutine a été suspendu du club. Les capitaux fuient Moscou en masse, des divisions russes manœuvrent à la frontière orientale de l’Ukraine, l’OTAN cherche à montrer qu’elle a encore des dents. Retour de guerre froide ? L’histoire ne se répète pas, mais elle se nourrit toujours de la même matière : elle a besoin d’adversaires en conflit.

Si vous ne croyez pas à cette sombre permanence, lisez Umberto Eco. La crise ukrainienne aurait été la meilleure illustration, s’il n’était pas si pressé, de la thèse qu’il défend dans un recueil d’essais publié ces jours en édition française : Construire l’ennemi (Grasset). Toutes les sociétés, dit l’Italien, vivent de la production et de la diabolisation d’un Autre menaçant.

Voyez ce qui se passe sous nos yeux.

L’Occident est-il l’ennemi de la Russie ? Poutine le pense et le veut. Quand il est apparu l’autre jour sur la place Rouge après avoir annexé la Crimée, les correspondants ont remarqué au-dessus de la foule un étendard qui montrait l’implacable président écrasant du poing un serpent. Ça leur a rappelé des souvenirs : une image des années 30, quand le pouvoir stalinien décrivait par la même image son combat par la terreur contre ses ennemis intérieurs et extérieurs, réels ou chimériques.

Pour Vladimir Poutine, des bandes néo-nazies soutenues par les Américains et les Européens ont lancé à Kiev un défi intolérable à la Russie. Et il fallait, pour être bien haïssables, que les manifestants de Maïdan fussent baptisés fascistes, soutenus par des sociétés occidentales décadentes et dépravées.

Cette production d’un ennemi serait sans efficacité si elle n’avait pas un ancrage dans la réalité. Le sentiment d’encerclement et d’affaiblissement qu’expriment les Russes est né d’une lecture de l’histoire récente qu’ils ne sont pas seuls à faire. Jack Matlock, qui fut ambassadeur à Moscou au moment de la fin de l’URSS, vient de publier dans le Washington Post un papier que Poutine a dû goûter. Le diplomate rappelle que la guerre froide n’a pas pris fin sur une victoire ou une défaite, mais par la négociation, fondée sur des avantages mutuels, de la fin d’un affrontement. Ensuite, ajoute en substance Matlock, la Russie rétrécie a été traitée en partenaire potentiel dans les mots, mais en vaincu abaissé dans les faits. Ce fut une faute.

Ce procès, à vrai dire, ne peut pas être adressé à Barack Obama, qui a voulu au contraire réparer (le fameux «reset») les relations des Etats-Unis avec Moscou. Mais c’était trop tard. Vladimir Poutine était déjà trop engagé dans sa rhétorique antioccidentale, et il projetait cette image de sauveur conquérant, torse nu et jambe écartée, qui alimente à la fois sa popularité d’homme fort à l’intérieur de la Russie, et d’autocrate brutal et ridicule à l’extérieur.

La production de l’ennemi, se fait ainsi en miroir, au dehors et au dedans. Dans son discours de victoire sur la place Rouge, le président russe s’est demandé si l’agressivité occidentale ne s’appuierait pas désormais sur des «nationaux traitres», dans le pays même. Ce qui était une manière de dénoncer ses opposants comme ennemis de l’intérieur.

Mais Poutine a aussi des amis à l’extérieur. Hamid Karzai, par exemple. Le président afghan, qui cherche à sauver sa peau au moment où l’armée américaine plie bagage, a chaudement approuvé le défi que représente l’annexion de la Crimée. 

Le Russe a même des amis en Suisse. Oscar Freysinger, par exemple. Le conseiller d’Etat valaisan a accordé une interview à une télévision francophone de propagande russe dans laquelle il dénonce les «mensonges de la presse officielle» en Europe et en Suisse. Tout à sa passion anti-européenne et antiaméricaine, il félicite Poutine d’avoir joué ses cartes géopolitiques, et il accuse Barack Obama d’être «en embuscade», pour faire du tort à la Russie, «dans le jardin juste à côté». Freysinger choisit son camp. Mais nous sommes en démocratie : ce n’est pas un ennemi.

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