Jerome Koechlin

SPÉCIALISTE EN COMMUNICATION ET EN MANAGEMENT

Jérôme Koechlin, spécialiste en communication et en management et enseignant au Médi@LAB de l’Université de Genève, analyse et met en perspective dans son blog les enjeux de la communication moderne et du leadership.

Une Europe raillée mais si précieuse

Alors que nous célébrons les 60 ans de la signature du Traité de Rome de 1957, les contempteurs de l’Union Européenne raillent son manque d’efficacité, son déficit démocratique et son défaut d’incarnation. Ils critiquent les difficultés de son intégration, les soubresauts de son approfondissement et le fait qu’elle ait une politique étrangère à géométrie variable. Certes. On pourrait encore alourdir la facture et ajouter d’autres difficultés, rendant cette énumération longue comme un jour sans pain. Evidemment.

Pourtant, l’Europe se construit depuis désormais 60 ans selon la politique des «petits pas» chère à Jean Monnet, l’un de ses pères fondateurs, et sur la base d’un objectif qui paraissait chimérique à l’époque: la paix sur le continent. Nos contemporains savent-ils réellement ce que cela signifie? Oui, l’Europe est en crise. Mais a-t-elle connu autre chose?  Il y a eu la guerre froide. Il y a la menace terroriste et des mouvements de revendications régionalistes (Irlande du Nord, Pays Basque, Corse). Le processus d’élargissement a été trop rapide après la chute du communisme. Oui l’approfondissement de l’Europe se heurte à des écueils institutionnels, oui le populisme prend une certaine ampleur, oui elle doit faire face à l’afflux de réfugiés. Mais l’Europe est en paix depuis plusieurs générations! Les leaders européens doivent sans cesse le rappeler. Les discours sur l’Europe doivent le marteler avec force. Mon grand-père, né en 1899, a connu deux guerres mondiales et des conflagrations majeures ayant ravagé notre continent. Mon père avait sept ans quand il a vécu la débâcle en fuyant Paris en mai 1940. Aujourd’hui, en dépit des aléas politiques, nos enfants étudient, vivent et voyagent en Europe en toute liberté.

Le rêve des « Etats-Unis d’Europe », annoncé par Victor Hugo puis par Winston Churchill, est moins éloigné en 2017 qu’il ne l’était en 1957, et avec l’intégration progressive des pays balkaniques sur son flanc Sud-Est, l’Europe poursuit bon an mal an son projet d’intégration.

Selon le professeur de Harvard Joseph Nye, la puissance d'un Etat ou d'un groupe d'Etats ne se définit pas uniquement par la chose militaire mais intègre toute une série de facteurs comme la capacité d'influence, la promotion des valeurs et le pouvoir attractif. Convaincre plutôt qu'imposer, dialoguer plutôt que contraindre, et attirer plutôt que persuader. Les ressources du soft power - contrairement au hard power qui renvoie à l’action militaire, à la contrainte et à la domination économique - sont ainsi la culture, les valeurs politiques et la manière de développer une politique de coopération constructive basée sur le multilatéralisme.

L’Europe se projette dans le monde comme autorité morale via des politiques de coopération, de diplomatie préventive, de droits de l'homme ou encore d'aide au développement. Son influence se situe dans la production de normes, dans la régulation de la globalisation, dans une approche des relations internationales privilégiant la loi et la règle, tout en refusant d'appliquer le réflexe hobbesien de la Realpolitik. Selon Nye, l'équilibre de la puissance est atteint avec ce qu’il nomme le smart power, soit un équilibre entre les attributs du soft power et ceux du hard power.

Dans cette optique, et contrairement à la lecture souvent alarmiste des médias, force est de constater que l’Europe n’a pas dit son dernier mot dans la transformation du monde que nous vivons actuellement: elle peut redevenir une entité forte et influente sur le plan mondial en affirmant son rôle de puissance en éventail et par la force de ses réseaux. Il lui faudrait un nouveau Churchill !

Le leadership se mesure en fonction de la capacité de négociation et de conciliation dans un monde de plus en plus interdépendant. Il est ainsi frappant de constater que le retour de la Chine sur le devant de la scène internationale s’accompagne de plus en plus d’un discours universel sur la coopération économique et le respect de la diplomatie multilatérale, comme l’a confirmé la visite en Suisse du président chinois Xi Jinping.

L’identité déterminante de l’Europe est politique. Sa vocation universelle s’accomplit dans la diffusion de ses principes fondateurs, à savoir la démocratie, la société ouverte, l’intégration, l’Etat de droit et le libéralisme économique. Plus elle diffuse ses idées, plus elle affirme son identité sur le plan global, et plus son universalisme responsable et tolérant peut générer des rapprochements et une meilleure compréhension entre les régions du monde. Gardons à l’esprit le rêve aronien d’une société réellement humanisée sans toutefois tomber dans un aveuglement européo-centriste !

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