Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Un souvenir de Hollande

C’était dans un café de la rue Cambon. Il était arrivé en retard. J’avais demandé à rencontrer ce jeune auditeur à la Cour des comptes parce qu’il venait de publier avec quelques amis un livre – «La gauche bouge» – sous un drôle de pseudonyme : Jean-François Trans. C’était il y a trente ans. Il s’appelait François Hollande.

Ce bouquin aujourd’hui épuisé contient d’intéressantes et cruelles leçons politiques, sur le fond et sur la forme.

Le socialiste en herbe, qui faisait ses premières armes dans les antichambres ministérielles, y avançait des idées qui sont désormais familières : le discours sur la lutte des classes ne tient plus la route ; le salariat s’est énormément transformé et diversifié ; la gauche, si elle veut développer l’économie et résorber le chômage, ne peut pas se comporter en adversaire de l’entreprise qui demande de la souplesse et une réduction de ses charges.

Mais il y avait la forme – ou la stratégie pour imposer ce nouveau paradigme. C’est ce que François Hollande m’avait expliqué dans le café de la rue Cambon.

Le «Trans» du pseudonyme était l’abréviation de «transcourants». Le parti socialiste français était alors – déjà – fracturés en chapelles concurrentes, soudées autour de ténors (les éléphants) qui se livraient des guerres permanentes. Dans ce terrain miné, les jeunes loups de «La gauche bouge» ne trouvaient pas leur place, à moins de devenir des seconds couteaux au service de l’un ou de l’autre des chefs de clans. Leur idée, c’était de s’établir au-dessus des chapelles, sans tenir compte des courants contradictoires, ou en étant de tous à la fois.

On peut avancer que la pétaudière dans laquelle se trouve aujourd’hui la gauche française a son origine dans ce «Trans».

Hollande et les siens ont cru qu’ils pourraient imposer leur nouveau réformisme à un attelage qui partait dans toutes les directions. Obnubilés par les mécanismes de prise de pouvoir dans la Ve République monarchique, ils ont pensé qu’une alliance hétéroclite, après avoir balayé les divergences sous le tapis, ferait l’affaire. En fait, ils marchaient sur les pas de François Mitterrand, cet anticommuniste qui s’était fait élire grâce aux voix communistes. Mais le Florentin était un bonimenteur de génie, qui savait jouer rouge ou noir selon les besoins.

Hollande n’a pas ce charisme ensorcelant, c’est un malin de sous-préfecture. Son parti a explosé sous lui.

La gauche française va payer, par une défaite historique, son refus d’une clarification indispensable depuis longtemps, et cette chimère d’une incohérence camouflée sous une fiction d’unité.

Il y a quelque chose d’absurde dans cette déroute. Car dans leur livre de 1985, «Trans» et ses compagnons avaient une vision claire. Mais Hollande l’a mise dans sa poche, et pour être élu il a tenu le discours qui plait à ceux qu’il avait désavoués par écrit : il allait monter sur son destrier rouge pour affronter l’ennemi financier et écraser sous l’impôt les trop riches. La dure réalité de la France dans le monde a fini par le rattraper, et il essaie aujourd’hui, avec quatre années de retard, d’appliquer les réformes qu’il préconisait il y a trente ans.

Ailleurs en Europe, des socialistes ont su faire preuve de moins d’aveuglement volontaire : Matteo Renzi en Italie, Gerhard Schroeder avant lui en Allemagne. L’expérience Renzi est en cours, dans des conditions difficiles. Celle de Schroeder, on peut en mesurer aujourd’hui les résultats dans la solidité de l’économie et de la société allemandes. Le chancelier SPD, bien sûr, l’a payé cher, et la punition que lui ont infligée les électeurs fait apparaître une différence angoissante. En Allemagne, de Schroeder en Merkel, le pouvoir est conquis pour affronter le réel et construire, sur cette base, un avenir possible. En France, la réalité est manipulée pour arriver au pouvoir et s’y maintenir.

Le réel, parfois, se venge.

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