Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Un Etat naît, grande panique

Le prix du pétrole risque bien de flamber. Cela aidera, ici, à concentrer l’attention sur ce qui est en jeu en Irak et en Syrie : la reconfiguration dans d’affreuses convulsions d’une partie du monde.

Pour commencer, mettons les pieds dans le plat. Le group think le plus en vogue, actuellement, consiste à répéter en boucle que les récentes interventions occidentales, en Irak et en Libye, furent des aberrations aboutissant à des désastres. Naturellement, ce qui se passe du côté de Mossoul ou de Benghazi encourage fortement cette conclusion.

Mais supprimez ces actions militaires, que reste-t-il ? En Libye, la perpétuation du règne de Khadafi, ce clown pathétique, dissimulant les profondes divisions du pays par l’action de ses polices et grâce à ses coffres bourrés de pétrodollars. Et en Irak (n’en déplaise aux admirateurs occidentaux de Saddam Hussein, ce «despote éclairé»), la dictature d’une minorité (sunnite) persécutant à tel point les Kurdes que le nord, sous protection de l’OTAN, avait fini par échapper à Bagdad, alors qu’au sud la majorité chiite subissait une impitoyable répression.

Les déchirures, si visibles aujourd’hui, ne sont pas nées des récentes interventions extérieures. Et il fallait bien qu’un jour les coutures pètent, car l’oppression ne peut pas durer toujours.

D’où viennent ces cicatrices, ces plaies à vrai dire ? Retour en arrière.

Il y a un siècle, l’Empire ottoman vermoulu finissait de se déliter. La Grande-Bretagne, la France et quelques autres lui ont donné le coup de grâce, labourant ses terres et dessinant les frontières de nouveaux Etats, non pas selon la volonté des autochtones, mais en fonction de leurs propres intérêts et de leurs calculs. Le califat évaporé avait été un pouvoir lointain, plutôt bienveillant, qui laissait les provinces vivre leur vie. A sa place, les Européens ont semé les germes de nouveaux nationalismes dans des espaces artificiels.  

Tout cela se défait sous nos yeux, et de manière explosive entre le Tigre et l’Euphrate. Daish (l’acronyme arabe de l’Etat islamique en Irak et au Levant) vient de s’emparer de tous les points de passage entre l’Irak, d’un côté, la Syrie et la Jordanie de l’autre, et de proclamer que cette frontière – coloniale – n’existe plus. L’annonce de la gestation de ce nouvel Etat – ou mini califat – aux frontières floues et à l’avenir incertain est un événement majeur, et on comprend la fascination qu’il exerce sur les jeunes musulmans européens, qu’on aurait tort de prendre tous pour des psychopathes ou des délinquants.

Bien sûr, le passé colonial n’est pas seul en cause dans ce qui survient. D’autres rivalités, religieuses et politiques (y compris à l’intérieur de Daish) sont en jeu. Et la panique en cascades qui diffuse à partir de la Mésopotamie est ébouriffante, et forcément inquiétante.

Les Américains, qui avaient cru vaincre l’ancêtre de Daish dans les sables de l’Anbar, sont obligés de revenir sur le gâchis qu’ils ont laissé derrière eux en 2011. Mais Barack Obama, qui avait pensé pouvoir jeter un voile sur le Proche-Orient, serait mal inspiré d’écouter ceux de ses conseillers qui l’incitent à employer, en Irak de nouveau, des missiles.

Les Saoudiens et leurs plus petits frères du Golfe, qui ont financé et armé Daish et les autres groupes djihadistes, contre Bachar el-Assad et contre le pouvoir chiite de Bagdad, se retrouvent avec dans les mains un Frankenstein qui leur fait peur.

L’Iran, protecteur du gouvernement irakien assiégé, doit constater que les moyens mis en œuvre par les mollash pour étendre leur influence dans la région ont semé la désolation et reviennent vers eux comme un boomerang.

Ces convulsions vont durer. Pour en sortir, la pire solution serait une nouvelle intervention étrangère. Le Proche-Orient est en guerre froide, avec des flammèches un peu partout. Un modus vivendi ne pourra être établi, et ce sera long, que par les acteurs locaux. Aux deux bouts de la table : Téhéran et Riyad. Les puissants d’ailleurs feraient bien de rester, attentifs, dans les coulisses.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."