Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Turc en tête et Frères derrière

Bien sûr, c’est une démocratie dont on s’approche maintenant en se bouchant le nez. N’empêche que Recep Tayyip Erdogan a gagné son pari, presque à la loyale, avec une guerre à sa porte et près de deux millions de réfugiés sur les bras. Excusez du peu.

Tous ceux qui avaient prédit au président turc une demi défaite font naturellement la fine bouche devant son triomphe. Avec à vrai dire quelques bonnes raisons : il a écorné la liberté de la presse, joué sur la peur et frappé les Kurdes armés à qui il tendait naguère la main. Mais les Turcs ont voté, pour un large éventail de partis, et personne ne peut contester leur choix. Beaucoup de Kurdes ont d’ailleurs donné leur voix à l’AKP, le parti dominant.

Que va faire Erdogan de sa victoire ? Sans majorité suffisante, il cherchera sans doute quand même à corriger dans un sens plus présidentiel la constitution écrite en 1982 par les militaires. Il faudra le juger sur pièces. Et l’Union européenne aura raison de continuer à discuter avec lui d’un rapprochement, en rappelant à chaque étape ses principes et les engagements déjà pris par Ankara.

Le vote des Turcs contient cependant une leçon plus large.

L’AKP n’est pas la branche locale des Frères musulmans, mais les deux mouvements sont cousins ; ils font partie de la même diverse famille politique, qui se réclame de l’islam et rejette la lutte armée.

Modérée, l’Ikhwan, comme on dit en arabe ? L’Europe ne le croit pas, qui continue de voir dans la Confrérie une force prosélyte et subversive qui avance masquée.

Mais regardez autour de la Méditerranée.

Au Maroc, les Frères dirigent le gouvernement, et malgré la sacrée omnipotence du roi M6, ce n’est de loin pas le pire des régimes.

En Tunisie, l’apaisement qui prévaut, après une période troublée, est dû à la souplesse pragmatique qu’a su montrer Ennahda, la branche locale des frérots ; les laïcs pur jus parlaient de ce parti comme du diable, or il a parfaitement joué le jeu démocratique et contribué à l’adoption d’une constitution exemplaire.

En Jordanie, l’Ikhwan représente l’essentiel de l’opposition au parti du palais, avec parfois des tensions contenues.

En Palestine, si Mahmoud Abbas osait organiser des élections, les Frères du Hamas l’emporteraient sans doute, et pas à Gaza seulement ; ce n’est pas pour rien que le gouvernement israélien mène, en secret, des négociations indirectes avec le mouvement que Benyamin Netanyahu qualifie encore de terroriste.

En Egypte enfin, sur leur terre d’origine, les Frères musulmans ont payé au prix fort (centaines de morts et de peines capitales, milliers d’arrestations) leur exercice du pouvoir issu des premières élections démocratiques du pays. L’armée les a abattus après moins d’un an de gouvernement, sans doute maladroit, mais face à une Cour suprême qui menait contre eux une guérilla constante, dissolvant les deux Chambres librement élues, face aussi à une administration et à d’énormes puissances d’argent hostiles, les frères Sawiris, par exemple, bien connus en Suisse. 

L’Occident a laissé faire, parce qu’il se méfie de l’Ikhwan et de son histoire, sans voir que les Frères musulmans, depuis la fondation de leur mouvement il y a près d’un siècle, ont changé. Nous rêvons d’avoir affaire, dans le monde arabo-musulman, à des démocrates à notre image. Ne les trouvant pas, ou en effectifs trop minuscules, nous traitons de manière privilégiée, en fermant les yeux, avec des régimes autoritaires qui sont les vrais producteurs du djihadisme extrémiste et violent.

Dans cette aire, la religion imbibe encore profondément la société et la sphère politique. L’Europe a connu cela, longtemps, et elle sait que la sécularisation, si elle est souhaitable, est un processus lent et complexe. Il faut être attentif à ceux qui sont engagés dans cette voie. En Turquie, l’AKP d’Erdogan, ailleurs les Frères, peut-être.

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