Jerome Koechlin

SPÉCIALISTE EN COMMUNICATION ET EN MANAGEMENT

Jérôme Koechlin, spécialiste en communication et en management et enseignant au Médi@LAB de l’Université de Genève, analyse et met en perspective dans son blog les enjeux de la communication moderne et du leadership.

Trump et les sirènes de la Realpolitik

Donald Trump, avec son investiture en tant que président des Etats-Unis, entre désormais dans la réalité de son rôle. Un pouvoir considérable, tant politique et économique que militaire, et des défis majeurs, notamment en politique étrangère. Contrairement aux caricatures qui le décrivent comme un « populiste », un « raciste » ou un « intuitif », Trump n’est ni un monstre ni un chevalier. Il est inquiétant pour certains et séduisant pour d’autres, à la fois déconcertant et flamboyant, sans peur et sans limites. Le fait est que présider la première puissance du monde exige une vraie responsabilité devant l’Histoire. Il ne s’agit ni d’un jeu, ni d’un divertissement mais d’un exercice de leadership unique en son genre.

Trump a construit son leadership - son empire immobilier et désormais son rôle politique - dans la jungle de New York : dure, sans états d’âme, gonflée de testostérones et peuplée de gens ambitieux. Dans ce monde-là, pour reprendre l’expression du philosophe Hobbes, « l’homme est un loup pour l’homme ». Pour Hobbes (1588-1679), considéré comme un des penseurs de l’Etat moderne, l’homme est sociable non par nature mais par accident. Sa vraie condition est en effet celle de l’état de nature et son seul instinct est celui de conservation. L’état de nature est celui de « la guerre de tous contre tous » où règne la loi de la jungle. L’angoisse de la mort et l’instinct de survie font peser une menace permanente sur l’ensemble de l’humanité. Or ce qui sauve l’homme, selon Hobbes, c’est de pouvoir sortir de l’état de nature. C’est là qu’intervient le contrat social : librement et volontairement, les hommes décident d’échanger leur liberté naturelle contre la paix et la sécurité. Autrement dit, en dépit des lois et des traités internationaux, le monde est en équilibre précaire, sur le fil du rasoir, et risque le plus souvent de replonger dans l’état de nature. L’œuvre de Hobbes a directement inspiré la Realpolitik dans les relations internationales.

L’autre grande approche est inspirée du philosophe Kant (1724-1804) qui estime que pour sortir de l’état de nature, il faut créer un gouvernement mondial et se projeter en permanence vers l’objectif de « paix perpétuelle » en promouvant le droit international. Dans cette optique, les rapports de forces sont remplacés par les rapports de droit. La philosophie kantienne a directement inspiré les fondateurs de la Société des Nations puis des Nations Unies et a conduit à l’avènement de la diplomatie multilatérale dans les relations internationales.

Il y a ainsi deux options dans les relations internationales : soit circonscrire, écarter et détruire la menace physiquement et militairement, soir contraindre et influencer l’ennemi à entrer dans une communauté de droit dans le respect des règles internationales.

Trump, en observant et en analysant ses premières déclarations, a une conception hobbesienne des relations internationales, basée sur les rapports de force et sur la défense des intérêts vitaux des Etats-Unis que résume bien son slogan America first. Autrement dit, les alliés traditionnels ne sont pas éternels, ni les ennemis perpétuels. Les lignes vont bouger sur la base d’une politique étrangère qui semble disruptive, pour reprendre un mot à la mode. Trump ne semble pas vouloir s’ériger en gendarme du monde ni être présent sur tous les points chauds du globe. Il n’est pas prêt à assumer tous les fardeaux. En attestent ses déclarations sur la normalisation des relations avec la Russie, la facture mieux partagée des coûts de l’OTAN, la remise en question des alliances commerciales et des engagements en matière de climat,  ses critiques sur la guerre de ses prédécesseurs en Irak ou en Libye, ses invectives contre l’Union européenne, la Chine et le Mexique, ainsi que ses déclarations sur la politique à mener vis-à-vis d’Israël, de la Syrie et de l’Iran. Visiblement, Trump semble, pour l’instant, plus enclin à vouloir conclure des deals de manière bilatérale que des alliances stratégiques.

Son discours est également disruptif sur l’islamisme radical. En pleine campagne électorale, Trump a prononcé un discours important à ce sujet le 15 août 2016 à Youngstown, en déclarant qu’il fallait combattre sans répit et sans concession « l’idéologie haineuse de l’islam radical ». Trump dit les choses ouvertement, désigne clairement l’ennemi, dans un discours qui rappelle la doctrine du containment mis en place par le président Truman après 1945 pour combattre le communisme. Ses récentes positions sur l’espionnage russe montrent toutefois qu’il reste un homme prudent. Il se situe clairement au sein de l’école réaliste de politique étrangère américaine, à la manière de Georges Bush père, et commence à réaliser que le monde est complexe, qu’il faut analyser les enjeux avant de les juger, et que mieux vaut jauger un Poutine avant d’en faire un allié.

Trump ne sera pas le chantre d’opérations militaires hasardeuses, veillera à ne pas baisser la garde sur certains dossiers mais saura bomber le torse quand il le faut. Le fait est que les autres puissances contestent l’hégémonie américaine. La Chine étend son influence et son assertivité sur le plan mondial, et la Russie, de son côté, est devenue plus belliqueuse. L’isolationnisme de Trump sera tempéré, peut-être même temporaire dans un monde globalisé, et un repli isolationniste du type de celui des années 1930 semble improbable même si sa méfiance vis-à-vis du multilatéralisme est réelle. Une chose est sûre : le leadership de Trump en politique étrangère sera observé de très près car ses effets se feront sentir sur toute la planète. Lors de son discours d’investiture en 1961, John Kennedy avait eu ce mot, devenu célèbre : «Ne demandez pas à votre pays ce qu'il peut faire pour vous, mais plutôt ce que vous pouvez faire pour votre pays». Rarement cette phrase n’a eu autant de résonance qu’aujourd’hui.

 

 

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."