Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

TOURS/Le voyage Genève-Messine de Cassas en 1778-1783

Crédits: Metropolitan Museum of Art

C'est un nom peu connu, qui apparaît plus souvent dans les catalogues de ventes publiques que sur les étiquettes des musées. Louis-François Cassas (1756-1827) a avant tout produit sur papier, lors de ses voyages d'abord, puis pour commercialiser de grandes aquarelles, où il enjolivait un peu la réalité. C'est pourtant par ses yeux que nous voyons la Turquie, la Syrie ou l'Egypte, telles qu'elles se présentaient à la fin du XVIIIe siècle. Trois générations plus tard, l'Anglais David Roberts donnera de ces pays une idée plus romantique. Plus mystérieuse. Mais n'oublions pas que Cassas était au départ ingénieur des Ponts et Chaussées! 

Le Français est né à Azay-le-Ferron, où son père servait d'architecte. Sa carrière se révèle typique de celles des brillants sujets nés à cette époque. Remarqué au départ par Thomas-Aignan Desfriches, un riche dessinateur amateur d'Orléans, il fait son chemin sous l'aile de protecteurs successifs. Sa grande chance reste de tôt rencontrer Louis-Auguste de Rohan-Chabot et son épouse, née La Rochefoucauld. Ils l'admettent dans l'académie privée qu'ils ont fondée. Cassas devint ensuite leur compagnon de route. C'est la partie qu'illustre l'actuelle exposition proposée par le Musée des Beaux-arts de Tours, concentrée sur les années italiennes 1778-1783.

Le voyage en Syrie et en Egypte 

En 1994-1995, en collaboration avec Cologne, le musée avait en effet commencé par la suite, plus attirante. C'est à l'invitation du comte de Choiseul-Gouffier, lui aussi dessinateur dilettante, mais surtout féru d'archéologie, que le Tourangeau part en 1783 de Rome pour Alep, Palmyre, Baalbeck ou Le Caire. Le comte est devenu ambassadeur de France à Constantinople. Une ville dont il se garde bien de rentrer sous la Révolution. Après avoir tenu un an, assiégé par l'envoyé de la Convention, Choiseul-Gouffier va préférer rendre visite à Catherine II de Russie. Mais, comme on dit dans les films de Godard, «ceci est une autre histoire»... 

Celle qui se voit ici racontée en une bonne centaine d'oeuvres commence donc en 1778. Les aristocrates et leur ami-obligé partent pour ce que l'on appelait alors un Grand Tour (1). Le périple commence par Genève, dont Cassas retient des vues très insolites. La petite république passe pour peuplée de beaux esprits. Le trio y reste du 16 juillet au 1er septembre. Suit le Léman, puis c'est la montée alpine, dans un confort relatif. Heureusement que Rousseau vient de les mettre à la mode. Vient ensuite l'éblouissement italien: Florence, Sienne, Venise, Rome. Mais, comme le notent les commissaires Anne Gilet (qui a fait sa thèse sur Cassas) et Sophie Joint-Lambert, le trajet ne passe ni par Padoue, ni par Gênes, ni par Turin.

Rome au centre du monde 

Sans qu'il y ait brouille (mais la plus grande partie du journal intime de Cassas est perdue), l'artiste décide de rester à Rome. La ville semble alors redevenue la «caput mundi», autrement dit le centre du monde. Anglais, Russes, Allemands, Polonais et Français, peintres aussi bien que riches voyageurs, s'y retrouvent pour des séjours se prolongeant parfois plusieurs années. Ils sont là autant pour sa sociabilité que pour les antiquités, qui semblent sortir du sol à la vitesse de champignons. Chacun y va de ses fouilles, et quand il ne trouve pas assez il se met à produire des faux. 

Rome est alors à la fois semblable et très différente à celle de 2016. Séparés par des vignes et des champs, les quartiers flottent à l'intérieur des antiques murailles. En dehors de celles-ci, rien. Aujourd'hui couvert d'hideuses banlieues, le Latium passe pour la plus belle campagne du monde. Un peu dangereuse, mais sans plus. Ses ruines, coincées aujourd'hui entre des barres de béton, font rêver l'Europe entière... qui achète des aquarelles de Cassas. Celui-ci brille en dépit de ses concurrents, en tête desquels se trouve le Vaudois Louis-Abraham Ducros.

Les trésors d'un château anglais 

Joliment présentée dans un sombre sous-sol, l'exposition de Tours a pu puiser dans les collections maison, riches de 66 feuilles. D'autres dessins et aquarelles débarquent de Brest, de Vienne ou de Londres. Le gros de la troupe provient cependant d'Ickworth House, un gigantesque château néo-classique du Suffolk. L'ancienne résidence des marquis Bristol (qui y conservent cependant 60 chambres), recèle en effet depuis 1823 un porte-feuille de dessins de Cassas, sans doute acheté au peintre lui-même. Le morceau le plus spectaculaire arrive cependant du Metropolitan Museum de New York. Il s'agit d'un panorama de Messine, en 1783. Quelques semaines après son exécution, la ville était rasée par un tremblement de terre, un séisme qui ne restera ici pas le dernier. 

Cette jolie rétrospective dans un joli musée, ombragé par le plus grand cèdre de France (planté en 1804), est accompagnée de maquettes en liège des monuments romains. Cassas en possédait une centaine. Il les présenta au public parisien en 1806, avant de se les faire racheter de force par Napoléon en 1810. Celles qui ont survécu, bien peu nombreuses hélas, se trouvent aujourd'hui au château de Saint-Germain-en-Laye, où elles s'empoussièrent gentiment. Cassas, lui, est mort dans un Versailles déserté par la Cour en 1827...

(1) Il en reste un mot très actuel, "touriste".

Pratique 

«Voyages en Italie de Louis François Cassas», Musée des beaux-arts, 18, place François-Sicard, Tours, jusqu'au 22 février. Tél. 00332 47 05 68 82, site www.mba.fr Ouvert le lundi de 9h15 à 12h45 et de 14h à 18h, fermé le mardi, du mercredi au dimanche de 9h à 12h45 et de 14h à 18h.

Photo: Le panorama de Messine en 1783, venu de New York. Quelques semaines après l'exécution de ce dessin, la cité était anéantie par un tremblement de terre.

Prochaine chronique le dimanche 31 janvier. La National Gallery de Londres mène une enquête sur un tableau hérétique de Francesco Botticini, terminé en 1477.

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."