Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

TOURISME/Peut-on aller l'été en Italie?

C'est chaque été, ou presque, la même litanie. Début août, les quotidiens vénitiens s'interrogeaient gravement. Il y devenait à nouveau question d'un "numerus clausus" pour les touristes. Ils envahissent la cité. Quelque chose doit bien se voir tenté. Mais quoi, et surtout comment? La question remplaçait pour quelques jours celle, lancinante, portant sur les "grands bateaux". Hauts comme des immeubles de huit étages, ils empruntent le chenal de la Giudecca. Ces monstres sont toujours là, bien qu'officiellement mis hors la loi. Il manque juste une signature pour les chasser. Mais qui osera prendre la responsabilité d'un acte qui découragerait... le tourisme maritime? 

A terre, il y a effectivement du monde, le long des canaux. Soyons justes. Cette foule se concentre sur quelques axes précis. Vu le plan la ville, particulièrement tortueux, les gens ont peur de s'écarter des itinéraires balisés. Prenez à gauche. Piquez à droite. Vous vous retrouverez vite sur une place déserte. Loin de tout, ou plutôt de tous. Il ne faut pas oublier que l'ex-Sérénissime couvre une surface immense, aujourd'hui sous-peuplée. Moins de 50.000 habitants, aux revenus souvent faibles. D'où la fuite vers la terre ferme. Autant dire qu'il s'agit d'une cité visitable dans le calme, à condition d'éviter la place Saint-Marc, le Palais des Doges et le pont des Soupirs.

Florence engorgée

Je n'en dirais pas autant de Florence ou de Vérone. Là, les centres historiques restent petits. d'où un engorgement rapide. Leur traversée parmi les hordes, précédées d'une cheftaine tenant un parapluie coloré, peut se révéler complexe. A Vérone, non loin de la place aux Herbes, il y a ainsi des groupes stationnant sur la chaussée avant de pénétrer dans la cour abritant la pseudo Maison de Juliette. On se croirait sur une piste d'aéroport, au moment du décollage des charters. Manque juste la diversité des populations. On est ici tout Japonais, tout Indien, tout Anglais et, cette année, tout Arabe avec quelques femmes entièrement voilées. N'empêche que les églises de Vérone, à entrée payante, se visitent sans aucune peine, et qu'elles recèlent des merveilles... 

Je serais moins optimiste à Florence, la cité souffrant le plus du tourisme de masse en Italie. Il y a là davantage de passants que d'habitants, d'où une situation intenable pour les indigènes. La situation se révèle caricaturale. Tout le monde fait le même parcours avec l’intention de faire les mêmes choses au même moment. Le nombre d'objets jugés indispensables à la visite se réduit toujours davantage, vu le temps consacré à la ville. Il faut "faire" les Offices, l'Accademia pour le "David" de Michel-Ange, la cathédrale et le Ponte Vecchio. Point final. On en arrive ainsi à la situation folle d'Offices inaccessibles, alors que le Palazzo Pitti, proposant grosso modo les même collections, reste vide. Et je ne parle pas des petit musées, comme le Horne ou le Bardini. Il y rentre si peu de monde qu'on se demande combien de temps ils se verront maintenus ouverts.

A la recherche du meilleur marché 

A quoi cela tient-il? Au manque de curiosité, de culture, de temps et d'argent, ce qui fait beaucoup d'éléments négatifs. Ce qui apparaît sûr, c'est que tout doit rester bon marché. Nous ne sommes plus au temps, vers 1900 ou 1920, où des Britanniques s'installaient pour un mois dans un grand hôtel, en exigeant une "chambre avec vue". Le commerce entier en pâtit. Dix touristes de 2014 rapportent sans doute moins à la ville qu'un seul d'il y a cinquante ans. Les magasins de luxe ne représentant pas des marques internationales, comme Gucci, Prada, Max Mara ou Fendi, mettent la clef sous le paillasson. Pucci n'a pas repiqué du vif à Florence, comme l'espérait son repreneur LVMH. Roberta di Camerico a depuis longtemps disparu de Venise. Ferragamo sauve juste l'honneur sur les bords de l'Arno. 

Les restaurants eux-même se retrouvent à la peine. Si les hôtels se révèlent bien sûr pleins (et l'hôtellerie italienne coûte cher), les bistrots typiques hèlent, par la voix d'un crieur, les passants. Ceux-ci regardent les cartes, calculette à la main. Un menu entier ne doit pas dépasser 13 euros 50. A Florence, des troquets, lassés de voir les visiteurs se nourrir de sandwichs, proposent toute la journée une pizza et une boisson à choix pour 8 euros. Difficile de parler de gastronomie. Mais c'est ce que veulent les gens qui fréquenteront à Venise les nouvelles boutiques (j'en ai même vu une ou deux, place Saint-Marc) offrant des souvenirs à un euro. Trois euros, si l'on monte d'un cran. Le tout "Made in China", probablement.

La grande braderie du commerce

Pour s'en sortir, les propriétaires ont depuis longtemps renoncé au personnel national. Il était Chinois, lui aussi, il y a un ou deux ans. Des équipes entières dormant dans des bâtiments semblant abandonnés le jour, vu leur vétusté. La tendance semble aujourd'hui aux Indiens, encore moins chers, et anglophones pour ce low cost. Mais ici, tout peut être en solde. Certains magasins de verre de Murano, un artisanat qui se bat pour sa survie face aux sous-productions asiatiques, font "tout à 50%"! Magasin ouvert jusqu'à onze heures du soir. Dimanche compris. 

A vous d'en faire abstraction, ce qui est bon pour le moral et mauvais pour la morale. Il y a encore des merveilles à se mettre sous les yeux. Des merveilles pour soi tout seul. Et ce sans rentrer dans le discours catastrophiste (et insupportable) voulant que toute culture apparaisse désormais condamnée. La preuve! Dans une civilisation dont la colonne vertébrale n'est plus formée par le travail, mais par les loisirs, des gens choisissent de faire un effort en venant ici, alors qu'ils pourraient se contenter de se rôtir l'arrière-train du côté de Riccione, de Cattolica ou de Milano Marittima.

Les petites villes désertes en été

Et puis, si vous préférez le calme, l'Italie du Nord n'en manque pas en cette fin d'été. Vicence reste déserte. Trente, qui constitue une fort belle agglomération, davantage encore. A Brescia, que je vous recommande, la plupart des hôtels ferment même en août. Qui abriteraient-ils? Les touristes vont tous ailleurs, même si si ce n'est finalement pas si loin de là. Le tourisme de masse ne concerne finalement que très peu de villes, faites au pas de charge. Une sorte de TGV, en version culturelle. Il restera toujours de la place pour les omnibus. Et d'ailleurs, pourquoi ne pas emprunter les petits trains italiens? Ils roulent! Photo (AFP): Le Ponte Vecchio de Florence, un jour de faible fréquentation.

Prochaine chronique le vendredi 29 août. Les expositions de la rentrée. C'est reparti!

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