Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

TÉHÉRAN/Le Musée d'art contemporain ressort l'art occidental en 2019

Crédits: AFP

Ce n'est pas une première, mais le mouvement prend de l'ampleur. Du 21 février au 20 avril 2019, si tout va bien, le Musée d'art contemporain de Téhéran présentera entre 400 et 500 œuvres de son fonds n'ayant pas vu le jour depuis longtemps. J'ai lu la nouvelle sous la plume de Somaya Aqad dans «Le Figaro». La journaliste démarquait lui-même une nouvelle parue dans «The Art Newspaper». Il y a notamment là un bout d'entretien avec Mattijs Visser. L'architecte néerlandais chargé de rénover le bâtiment serait aussi le commissaire «superviseur». Un homme à tout faire, visiblement. 

Le thème abordé, à mon avis plutôt large, sera «Portrait, nature morte, paysage». La manifestation bénéficiera de découvertes récentes. Le musée a ainsi dégotté dix Picasso dans ses greniers. Ils s'ajouteront aux deux autres qui étaient déjà connus. Si vous voulez mon avis (que je vous donnerai de toute manière), il n'y là rien d'accidentel. Je suppose que quelqu'un les a cachés là pour les préserver au moment de la révolution islamique de 1979. Dans la folie de l'instant, ils auraient bien pu finir sur un bûcher purificateur. Idem pour un triptyque de Francis Bacon particulièrement connoté. «Two Figures Attending on a Bed with Attendents» n'avait rien pour plaire aux ayatollahs. Du reste Visser ne le montrera pas, préférant inclure d'autres Bacon à la place. Il n'a «aucune volonté de choquer». Je suppose du reste aussi qu'il y aurait vite un officiel pour mettre le holà.

L'oeuvre de l'impératrice 

S'il y aura là essentiellement des œuvres acquises sous le règne de Mohammed Reza Pahlavi par son épouse Farah Diba, le musée annonce aussi avoir effectué des achats récents. Il y a bien sûr là des artistes iraniens, mais aussi des étrangers. J'ai vu cités Tony Cragg, Günther Uecker ou Bertrand Lavier. Le monde ne cessera jamais de me surprendre. Mais comment un tel patrimoine a-t-il au fait été formé à l'origine? Très simple. La jeune impératrice avait le goût des arts. Elle disposait de moyens illimités. Son pouvoir s'exerçait dans les années 1970, au moment du premier choc pétrolier. Autant dire que l'Iran croulait alors sous les devises. D'où une véritable fringale de «shopping». Le prix des œuvres majeures d'art moderne était en plus redevenu assez bas. 

Un musée moderniste, construit par un architecte apparenté à la shabanou, avait du coup pu voir le jour dans le parc Laleh. La monarque l'avait inauguré en 1977. Deux ans avant la catastrophe. L'institution s'était alors vue fermée. On ne savait pas trop en Occident dans les années qui ont suivi ce que devenait son contenu (depuis un moment, c'est moi qui parle et non plus «Le Figaro»). La première fois qu'on en a entendu reparler, ce fut en 1994 au moment d'un échange à la James Bond. Le musée livrait un Willem de Kooning décidément imprésentable, «Woman III», contre un certain nombre de pages du «Livre des Rois», le plus beau manuscrit enluminé dans l'empire safavide au cours du XVIe siècle. L'échange avait eu lieu sur un tarmac d'aéroport...

Surprise à Martigny 

Peu à peu des pièces sont ressorties. Lors de sa rétrospective Gauguin en 1998, la Fondation Gianadda était parvenue à obtenir à la stupéfaction générale une fabuleuse nature morte de Paul Gauguin. Puis Téhéran lui-même montrait au compte-gouttes Rothko ou Pollock. L'an dernier, une sélection de chefs-d’œuvre du Musée d'art contemporain de Téhéran était supposée arriver en Allemagne. Berlin avait fait sa «pub» et vendu des billets d'entrée. Las! Quelques heures avant le début de l'ouverture prévue, Téhéran annulait tout sous un prétexte fumeux. Je vous en avais parlé à l'époque. Comportant 60 pièces, l'exposition s'était déroulée à la place... dans le musée de Téhéran lui-même. 

La chose s'étant visiblement passé sans heurts ni scandales, l'institution peut donc passer à la vitesse supérieure. L'accrochage comprendra aussi bien des artistes occidentaux que des noms iraniens. Mattijs Visser a très diplomatiquement déclaré qu'il se baserait "sur la qualité seule". On verra dans quelques mois comment tournera l'aventure. Tout se verra-t-il décommandé à la dernière minute, ou les Iraniens comme les touristes (il y a de plus en plus de voyageurs dans le pays) pourront-ils en toute quiétude contempler Arman, Warhol ou Picasso?

Photo (AFP):Une Iranienne devant une accumulation d'Arman.

Texte intercalaire.

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