Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

Swatch, Baselworld, Bâle: quo vadis?

A moins d'un retournement de situation, l'édition 2019 de Baselworld se fera sans les marques du Swatch Group, comme l'a annoncé Nick Hayek via la NZZ ce dimanche. Une annonce qui fait l'effet d'une bombe dans l'univers de l'horlogerie. Même si le salon bâlois attire des centaines de marques horlogères chaque année, il repose depuis des années sur quelques piliers prestigieux: le groupe LVMH (Zenith, Hublot, TAG Heuer et Bulgari), Rolex et sa petite soeur Tudor, Breitling, Patek Philippe, Chopard... et le Swatch Group.

D'ailleurs, la géographie de la halle 1 de la foire bâloise ne laisse pas de place au doute: si le visiteur découvre l'antre de la joaillerie et de l'horlogerie entre les quatre pavillons des marques LVMH, puis chemine entre les stands Patek Philippe, Chopard, Rolex et Tudor, l'allée centrale débouche directement sur un vaste espace de marques du Swatch Group, preuve s'il en fallait de l'importance de cette entité pour le secteur en général, et le salon en particulier. A fortiori depuis le départ des marques du groupe Richemont vers Genève et le SIHH.

Si Nick Hayek confirme le départ des marques du Swatch Group de Bâle, plusieurs questions cruciales se posent.

La première concerne l'avenir de Baselworld: le salon peut-il encore prétendre être le rendez-vous incontournable de l'horlogerie sans deux des trois principaux groupes horlogers (Richemont et Swatch) et alors même que l'un des géants de la smartwatch, Apple, n'a jamais jugé opportun de rallier les berges du Rhin pour ce rendez-vous? Depuis le départ de Cartier et autres marques du groupe Richemont, d'autres noms emblématiques du secteur ont quitté Baselworld (Girard-Perregaux, Hermès,...) et la question de l'avenir du salon s'était déjà posée.

Trois questionnements majeurs restent sans réponse: l'avenir global de ce genre de rendez-vous, le concept même de Baselworld, et le contexte bâlois. Pour la première problématique, le succès du SIHH à Genève ces dernières années tendrait à prouver qu'il reste une place pour des grands-messes dans le luxe. Même si l'écrin de Palexpo est moins prestigieux que celui de la Messe bâloise signée Herzog et De Meuron. Cette nouvelle réalisation livrée en 2013 a coûté 430 millions de francs (dont 110 aux deux cantons de Bâle): certes très belle et conçue surtout pour la foire de l'horlogerie, elle se révèle complexe à amortir et les exposants dénoncent un prix des emplacements qui s'est envolé et incite même ceux qui sont toujours présents à se poser des questions. Une évolution du site et des prix qui ne s'est pas accompagnée d'une réelle augmentation des services et prestations proposés par les organisateurs, ni par une hausse vertigineuse des visiteurs. De quoi interroger les marques et autres exposants. Ces derniers sont passés de 2000 à 650 entre 2011 (avant les travaux de la nouvelle halle) et 2018.

Une autre question est celle qui concerne spécifiquement le Swatch Group. Des marques comme Breguet, Blancpain, Omega, Harry Winston, Jacquet Droz ou Longines peuvent-elles se passer d'un rendez-vous annuel avec les grossistes, revendeurs, journalistes, influenceurs, distributeurs et le grand public? Vont-elles rejoindre le SIHH à Genève? Créer leur propre événement? Voire oser le choix radical d'événements délocalisés et multipliés au fil de l'année (comme d'autres marques ont initié ce mouvement ces derniers mois)? Ce serait un choix risqué et cela représenterait à coup sûr un coût important pour la mise en place d'un tel barnum... mais les retombées pourraient être importantes à long terme.

La troisième question dépasse le secteur de l'horlogerie et interroge l'avenir de l'économie bâloise. Depuis 1225 et la construction du pont de pierre sur le Rhin (le seul entre le lac de Constance et la mer du Nord pendant six siècles!), Bâle s'est positionnée en plaque tournante du commerce et en ville de foires et de congrès. Bien avant la chimie puis la pharma, les grands rendez-vous commerciaux dopaient l'économie locale et ont offert à la ville une vitrine internationale que sa taille ne pouvait seule lui conférer. Depuis 1917, la Muba (Mustermesse Basel, foire d'échantillons de Bâle), inaugurée chaque année par le conseiller fédéral ayant la charge de président de la confédération, symbolisait cette vocation millénaire de ville de foire. Or, MCH Group (qui gère le site de la Messe de Bâle) a annoncé fin juin que la Muba s'arrêterait en 2019, après sa 103e édition. L'érosion de l'intérêt du public et la concurrence du web ont précipité ce choix qui a fait des remous dans le secteur de l'hôtellerie et de la restauration de la cité rhénane et des environs.

Si Baselworld devait perdre en prestige voire disparaître également, ce même secteur vivrait une crise grave. Il n'est pas forcément exempt de tout reproche: les exposants de Baselworld (ceux déjà partis et ceux encore présents) dénoncent de longue date des prix extravagants: le menu qui coûterait 20 à 25 francs le reste de l'année s'envole fréquemment au-delà de 35 à 40 pendant la semaine de Baselworld, et les prix des nuitées suivent la même courbe, pour un service qui ne gagne pas forcément en qualité. Grand amateur d'alpages et de troupeaux, Jean-Claude Biver acceptera-t-il encore longtemps que ses marques du pôle horloger de LVMH et leurs employés soient traités comme des vaches à lait par les hôteliers et restaurateurs de Bâle? Ces derniers vont-ils enfin réagir, eux qui n'ont pas vraiment vécu de remise en question lors du départ de Cartier et autres marques de Richemont? Là, il en va de la survie de nombre d'entre eux. Mais n'est-il pas trop tard? Et à l'échelle de la ville, la longue maladie (lente agonie?) de Baselworld conjuguée à l'euthanasie programmée de la Muba vont-elles laisser la pharma et la chimie comme seules mamelles nourricières de l'économie locale?

L'heure est grave pour le salon et pour la ville. Certes, il reste ArtBasel, rendez-vous fringant du mois de juin chaque année, qui s'est même exporté avec succès. Mais, alors que l'horlogerie sort tout juste de la crise, c'est son salon majeur qui y plonge, et pourrait entraîner dans le tourbillon l'économie de la 3e ville de Suisse. Qui acceptera de faire des efforts, voire de sacrifier certains acquis, pour le salut de Baselworld et de Bâle? Alors qu'il s'échappait de Rome pour fuir sa mort, Saint Pierre aurait, selon la légende, croisé Jésus: «Quo vadis, Domine?» («Où vas-tu, Seigneur?»), lui aurait demandé le fuyard, «Romam eo iterum crucifigi» («Je vais à Rome pour être à nouveau crucifié») lui aurait répondu le Christ. Et Pierre de rebrousser chemin, acceptant la souffrance pour le salut de l'Eglise que Jésus avait dit vouloir bâtir en s'appuyant sur «le premier des apôtres». Nick Hayek reviendra-t-il sur son choix pour sauver Baselworld et la vocation commerciale de Bâle? Rien n'est moins sûr. Il ne s'agit pas de sauver l'horlogerie mais une foire déjà bien mal en point...

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