Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SUISSE/Il y a aujourd'hui trop de musées, mais que peut-on faire?

Crédits: Ville de Genève

Y a-t-il assez de visiteurs pour tous les musées? La question peut sembler saugrenue. Elle n'est paraît pas moins essentielle, voire vitale pour certaines institutions. Il n'est pas de numéro de revue spécialisée n'annonçant pour le moins une ouverture par mois. Des initiatives en ce moment souvent privées. Si je n'ai pas vu la Fondation Carmignac à Porquerolles, pour laquelle il faut pour l'instant réserver son billet à l'avance (mais Porquerolles en hiver...), je vous ai parlé de deux créations florentines il y a peu. Aussi inutile l'une que l'autre. Il existe déjà trop de choses à Florence, où le tourisme de masse ne s'intéresse qu'aux Offices et à l'Accademia. 

Pour limiter le sujet, je vais me baser sur la Suisse. Un pays que l'historien Michel Thévoz annonçait déjà comme «en voie de muséification complète» il y a une trentaine d'années. Les chiffres se révèlent inquiétants, même s'ils mêlent beaux-arts, sciences, histoire naturelle et techniques. En 2015, on en arrivait au total facile à retenir de 1111. En 2016, à fins de comparaison, le chiffre tournait autour de 1000 «seulement» pour la France, une nation tout de même un peu plus grande. En 2016 toujours, Nicole Minder, promue cheffe vaudoise de la culture, articulait le nombre de 1140. La RTS, dans un article de novembre 2017, arrivait, elle, à 1108 pour 2016 «avec une très légère diminution». D'aucuns parlent aujourd'hui de 1200 pour notre pays. Un nombre donné à la louche. En fait, on ne sait pas très bien. Il faudrait connaître les critères adoptés. La Fondation Gianadda, qui conçoit pour Martigny des expositions de prestige sans posséder de collection permanente, est-elle ou non un musée? Si c'est non, ce qui me semblerait juste, il faudrait donc ajouter aux 1100 toutes les Kunsthallen. Bonjour, l'inflation de totaux!

Public captif 

Tout cela suppose un fantastique vivier de visiteurs. Je veux bien admettre que la Suisse soit un pays touristique, mais tout de même! Le pays comptait fin 2016 environ 8,42 millions d'habitants. Avec un accroissement démographique étonnant, tout de même, que nul ne rappelle jamais. Nous n'étions que 4,67 millions en 1950. Peu de pays occidentaux ont enregistré un tel accroissement. Celui-ci suffit-il à faire vivre 1100 musée (j'arrondis), en sachant que bien des gens n'en fréquentent jamais aucun? Ou du moins volontairement. Non. On sait pourtant qu'à coups de médiations et de subventions (que l'on peut du reste juger normales), le «public captif» enfantin se multiplie à vue d’œil. Il compose même l'essentiel de la fréquentation de certains lieux, ce qui me semble à la fois bien et mal. Bien dans la mesure où il faut former les générations de demain. Mal si c'est juste pour faire enfler les chiffres à présenter aux autorités subventionneuses. Sans écoliers, c'est souvent le vide. Il faudrait une fois l'admettre.

Un seul problème. Les musées deviennent un enjeu politique et non plus seulement culturel. Ce n'était pas le cas dans mon enfance. Il s'agissait alors d'institutions poussiéreuses et immobiles. Le grand effort remontait à avant 1914. Depuis l'ouverture du bâtiment, qui avait coûté très cher à l'époque, rien ne s'était passé. Ou presque. Comme la salle de concert (concert classique, bien entendu!), le musée restait de plus associé à une certaine classe sociale. Mais au moins il de coûtait pas bombon. La démocratisation des études a modifié le concept. D'énormes subsides ont été consenti par les Villes et les Etats (ou les privés aux USA). L'augmentation des entrées tenait dès lors du retour sur investissements. Avec l'obligation de faire toujours mieux, et donc toujours plus. Chaque année, à Paris, le Louvre se doit de publier un chiffre favorable sur l'année précédente. C'est un index comme peut l'être à la Bourse le CAC40. Quelles n'ont pas été les réactions quand, après les années de montée sous le règne d'Henri Loyrette, on est arrivé à la descente continue avec Jean-Luc Martinez (avec un petit mieux en 2017)!

Les gros et les minuscules 

Ces énormes chiffres demeurent cependant peu significatifs. C'est hélas comme pour tout. L'arbre cache la forêt. Les données françaises (en statistiques nos voisins font toujours mieux que nous) se révèlent à cet égard accablantes. Si le total apparaît bon, la répartition demeure plus qu'injuste. Chez nos voisins, l'Ile-de-France totalise le 59 pour-cent des visites. Les cinq institutions phares françaises drainent à elles seules le 40 pour-cent du public. Voyons pour une fois les chose à l'envers. Cela signifie à rebours qu'une institution de région peut ne recevoir personne de la journée. Il y a parfois davantage de gardiens que de visiteurs. Quoique... Cela peut être zéro à zéro, comme dans certains matchs. Ne riez pas! A Florence, où j'ai voulu explorer le Museo Horne (qui abrite une belle collection ancienne dans un palais médiéval situé près des Offices où le délai d'attente était ce jour-là de trois heures), la caissière a fait un téléphone pour qu'une gardienne vienne m'accompagner. Il n'y avait donc personne. 

Ne croyez pas qu'il faille aller aussi loin! Bien des lieux suisses, pas forcément perdus dans la nature, connaissent les mêmes problèmes. Nous étions deux, un dimanche matin, au Musée d'art et d'histoire de Fribourg, dont je viens de vous parler. J'ai vu le Musée des beaux-arts du Locle seul, jusqu'à ce qu'un couple me rejoigne in extremis. Idem pour le Musée des beaux-arts de Neuchâtel. C'est le signe qu'il y a des problèmes. Ils tiennent moins à la qualité des manifestations (Le Locle suit une excellente politique très contemporaine) qu'à la faible médiatisation. Mais comment parler à temps de tout? Et surtout à qui? Les salles vides sont en bonne partie dues à la surabondance de l'offre par rapport à la demande. Comme pour les livres (où la situation se révèle encore pire, on pourra le vérifier avec la rentrée littéraire après la mi-août), le public réel n'a pas augmenté. En tout cas pas dans les mêmes proportions. Il n'y avait naguère que 700 musées en Suisse. Le chiffre de 13,6 millions de visites comptabilisées dans notre pays en 2016, publié fin 2017, me semble même admirable. Cela fait un billet et demi par habitant. Deux en fait. Les nourrissons et les grands vieillards se déplacent par définition moins.

Regroupement souhaitables 

Alors, à mon avis, le passé étant ce qu'il est, il s'agit aujourd'hui de réfléchir à deux fois (voire même trois) avant d'ouvrir un nouveau musée entre Genève et Schaffhouse. Si, pour le privé, la situation se règle dans la douleur (la fermeture faute d'argent), ce n'est pas le cas pour le public. Winterthour a commencé à regrouper plusieurs entités sous le même toit, avec administration commune. La Ville crée ainsi peu à peu le Kunst Museum. C'est sans doute la bonne voie. Celle de l'avenir. Elle peut sembler dure, mais il va bien falloir concentrer. Focaliser les intérêts. Relancer la machine. Regrouper des collections (il y aurait 74,5 millions d'objets conservés dans les musées helvétiques, soit environ dix par habitant!). Se poser les questions voulues. Voir à quoi servent (ou ne servent pas car il n'existe pas de panacée) les nouvelles technologies. Gagner un nouveau public sans, si possible, perdre l'ancien. 

Rien ne peut en effet contrer le seuil mathématique. Il y a une limite à tout. Mille cent (ou mille deux cents), c'est trop. Il y a un abus, longtemps permis par l'abondance matérielle. Il faut non seulement aujourd'hui décélérer, mais diminuer. Assez fortement à mon avis. Restent deux questions. Comment tirer à la courte-paille sans faire trop de dégâts ceux qui seront mangés? Et qui osera décider dans un pays où il reste toujours urgent d'attendre?

Photo (Ville de Genève): Le Muséum. On oublie trop souvent que les musées d'histoire naturelle figurent souvent en tête des fréquentations.

Prochaine chronique le mardi 14 août. Paul Klee au Zentrum Paul Klee de Berne.

 

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