Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SUISSE / Bientôt les "Journées du patrimoine"

En 1984, le virevoltant Jack Lang, alors Ministre de la culture, lançait des «Journées portes ouvertes du patrimoine». Une manière comme une autre de s'excuser de l'avoir si mal traité en France (et ce n'est pas le budget du gouvernement Hollande qui va arranger les choses...). L'année suivante naissaient officiellement les «Journées du patrimoine», devenues «européennes» en 1991. Elles regroupent aujourd'hui une cinquantaine de pays.... dont Taïwan. Nous savons en effet tous à quel point la construction européenne peut se révéler complexe.

La Suisse organise donc le samedi 7 septembre et le dimanche 8 septembre ses vingtièmes «Journées», qui bénéficient pour la treizième fois d'une brochure romande carrée réunissant tous les renseignements sur Genève, Vaud, Neuchâtel, Fribourg, le Jura, le Valais et Berne francophone. Le livret se révèle fort bien fait, certes. Encore faut-il parvenir à se le procurer. «Si vous ne travaillez pas à la Ville ou à l'Etat, vous aurez de la peine», m'assure un fonctionnaire genevois. «En principe, nous ne devons les donner au public qu'après la conférence de presse», m'explique une dame, par ailleurs charmante, de l'office du tourisme situé dans le même canton. Elle finira par me l'offrir avec autant de prudence que s'il s'agissait des numéros de compte chiffrés dans une banque privée.

"Feu et lumière"

Le thème de l'année ratisse large. Il s'agit de «feu et lumière». Notons au passage que leur conjonction permettra au public de visiter deux crématoires, dont celui désaffecté de Saint-Georges à Genève et celui de Bienne. Manque à l'appel, dans le genre, le sublime bâtiment Art nouveau du cimetière de La Chaux-de-fonds. Autrement, il y a de tout. La magnifique église de la Visitation à Fribourg apportera la lumière baroque. Le Musée des pompiers ouvrira à Genève. On pourra jouer à la guerre du feu préhistorique près de La Chaux-de-Fonds. La forge Oreiller se visitera dans le Villette valaisan. Les cinémas Le Royal de Sainte-croix et Capitole de Lausanne apporteront la lueur des salles obscures. Ce n'est évidemment pas tout. Les organisateurs comptent en tout plus de 60 sites à visiter. Avec parfois des attentes. La Suisse romande accueille en moyenne 32.000 personnes lors de ces «Journées», qui connaissent paradoxalement un succès moindre outre-Sarine.

Que voir? Difficile d'effectuer un choix pour les autres. Je ne vous dirai pas ce que je ferai personnellement. La chose ne regarde que moi et mon directeur de conscience. Je puis juste vous conseiller de bien établir votre programme à l'avance. D'éviter des objets trop éloignés géographiquement les uns des autres. De pensez à sélectionner un ou deux lieux sans visites guidées à heures fixes. Pour en savoir plus, que dis-je, afin de tout connaître, il existe heureusement deux sites, un peu trop discrètement indiqués dans la brochure. Il s'agit de www.patrimoineromand.ch et de www.venezvisiter.ch

Pratique

«Journées du patrimoine», samedi 7 et dimanche 8 septembre. Horaires variables. Les «Journées» françaises se déroulent une semaine plus tard, les 14 et 15 septembre. Elles accueillent en moyenne 11 millions de curieux.

Comment Genève inventorie son patrimoine construit des années 1800 à 1940

C'est curieux comme une notion peut évoluer. Prenez le patrimoine bâti. Pendant longtemps, il s'est limité aux monuments individuels édifiés avant le XIXe siècle. C'était à croire que l'art du bâtiment avait piqué un somme le 31 décembre 1799 pour ne plus jamais se réveiller. Son idée s'est progressivement étendue à la notion d'ensemble, puis à la création récente. Il semble aujourd'hui normal de protéger, voire de classer, des immeubles ayant quelques dizaines d'années à peine.

Ainsi en va-t-il pour Genève, même si la fameuse «loi Denis Blondel» de 1983 peut apparaître précoce par rapport à ce qui s'est passé ailleurs. Il s'agissait de permettre à l'Office du patrimoine et des sites et à la Commisson des monuments, de la nature et des sites d'émettre des préavis pour les autorisations de construire (ou de démolir) sur les immeubles faisant partie d'ensembles architecturaux ou urbanistiques créés en commune de Genève entre 1800 et 1940. On parle ici de l'actuel territoire de cette dernière, bien sûr. Rappelons que jusqu'au début des années 1930, ni Plainpalais, ni les Eaux-Vives, ni le Petit-Saconnex n'en faisaient partie.

Une telle loi n'est rien sans un recensement complet. Il faut savoir de quoi on parle. Or celui-ci n'existait pas. Il a débuté au printemps 2012 en partenariat avec la Ville. Il devrait s'achever au printemps 2014. Autant dire que nous arrivons à mi-chemin. J'en parle ici avec Matthieu de la Corbière, qui se défend d'y être pour grand chose. «C'est le travail de Virginie Gazzola, une jeune historienne de l'art qui effectue là un ouvrage vraiment remarquable sous la supervision de David Ripoll. Je ne suis ici que la cheville ouvrière.» Mais le choix de cet interlocuteur (par ailleurs connu pour ses travaux sur la Genève médiévale) a en tout cas un mérite. Vous n'imaginez tout de même pas Virginie Gazzola disant tout le bien qu'elle penserait d'elle-même!

En quoi consiste la «loi Blondel»?
Elle vise à protéger les immeubles formant des tous. Le périmètre visé est important. Il comprend l'agglomération à l'exclusion de zones bénéficiant d'autres protections, comme la Vieille Ville, le vieux Carouge, ou l'extension sud de la zone des fortifications, démolies à partir de 1850. Quelque 2500 immeubles se trouvent concernés. Encore faut-il prouver les liens les reliant. Un air de famille ne suffit pas. Il faut un caractère semblable.

Comment fixer un tel caractère?
C'est assez compliqué. La loi possède un caractère général. Les immeubles forment des cas particuliers. A nous de déterminer quand il y a ensemble. Il peut tenir à l'occupation d'un rond-point. Au plan d'un quartier, comme à Champel. Disons, pour employer une expression actuelle, qu'il faut un geste architectural.

Comment Virginie Gazzola procède-t-elle?
Il existe un protocole pour réunir les données. Très concrètement, elle va sur le terrain. Elle photographie à l'extérieur les façades, et à l'intérieur les parties communes. Il lui faut ensuite faire un état des lieux. Sont-ils intacts depuis la construction? Détériorés? Quelle importance les éléments du décor ont-ils? Il s'agit alors de s'intéresser aux balcons, aux peintures, aux mosaïques, aux sols, bref à tous ces détails ayant leur importance par rapport à l'histoire des beaux-arts à Genève.

Y a-t-il de réelles découvertes?
Oui. En regardant attentivement des immeubles que les gens ne voient même plus à force de passer devant, on remarque toutes sortes de choses. Je pense au nombre extraordinaire de portes d'origine. De marquises. Les revêtement des sols d'entrée possèdent souvent la beauté des tapis orientaux. Un grand nombre de cages d'escalier apparaissent remarquables. Dans certaines, rien n'a changé, à part l'éclairage. La cage d'ascenseur elle-même est restée intacte, en dépit des mises aux normes. Et puis, on découvre de belles peintures murales, parfois dans le goût Art nouveau.

Quelle impression cela donne-t-il à la petite équipe responsable du projet RAIM (Recensement architectural des immeubles)?
D'un bon entretien. D'un intérêt réel des propriétaires pour leur bien, même s'il existe bien sûr des exceptions. De l'effication de la «la loi Blondel».

Cette étude genevoise est-elle exceptionnelle sur le plan suisse?
Les autres cités ont généralement pratiqué de manière ponctuelle. La Chaux-de-Fonds s'est intéressée à ses vitraux 1900. Lausanne à ses ferronneries. Je ne vois finalement dans la région, au sens large, que Lyon pour avoir mené une telle enquête sur son urbanisme au XIXe siècle. Je pense que l'Office du patrimoine genevois et la Conservation du patrimoine architectural de la Ville peuvent se montrer fier de leur ambition.

Un livre est-il prévu à l'arrivée?
Non. L'idée est de constituer une base. De recueillir le maximum d'information sur les architectes, les entrepreneurs, les plans conservés. N'oubliez pas qu'il s'agit de traiter 2500 immeubles! Les données, qui seront consultables sur internet, permettront ensuite aux chercheurs d'aller plus loin. Ils pourront retracer la carrière des bâtisseurs locaux ou travailler sur l'histoire genevoise des arts dits mineurs.

Quelle seront les incidences de ce répertoire pour les propriétaires d'immeubles?
Aucunes. Les immeubles ne sont pas classés, mais déjà sous protection. La Commission des monuments, de la nature et des sites doit déjà, à l'heure actuelle, approuver les travaux prévus. Nous ne pouvons pas visiter systématiquement les appartements. Il y aurait pourtant des découvertes à faire. Je viens d'en voir un, où vivent des gens très âgés. Rien n'a dû bouger là depuis un siècle. Photo (DR): Sculptures dîmmeuble. Détail. Une bonne surprise à Champel au 35, Miremont.

Prochaine chronique le dimanche 25 août. Modes des XVIe et XVIIe siècles à la Queen's Gallery de Buckingham. 

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