Haefliger Stephane Web

Stéphane Haefliger est membre de direction au sein du Cabinet Vicario Consulting. Il accompagne administrations et entreprises dans leurs mutations RH et organisationnelles. Auparavant, il a été DRH durant 20 ans au sein de banques internationales et conseiller politique auprès d’une ministre cantonale.

Signe particulier : sa collection unique de très vieux proverbes chinois.

Son motto: avoir les pieds sur la terre et la tête dans les nuages.

Son dada : épicurieux et gourmand. Auteur de quelques publications disponibles sur www.stephanehaefliger.com.

Formations ? Sciences molles exclusivement, mais intensément (science politique, science sociale, une pincée d’ethno, un peu d’éco, habité par la “sociologie clinique”, échoué sur les plages du management depuis -avec un certain bonheur-, avec au fond de la pupille un attrait mystérieux pour la psychanalyse); lecteur compulsif et enseignant passionné. Ne pratique aucun sport.

Général McArthur, à l'aide !

Tous les quinquas ou les sexagénaires se rappellent du célèbre discours du Général D. MacArthur sur la jeunesse, texte rédigé en 1945. Ce texte, circulant librement sur le net, est devenu pour beaucoup un véritable éloge panégyrique de la jeunesse. Et la fraîcheur des propos du Général n’a d’égale que sa modernité, comme si le texte se parait par magie des vertus qu’il énonce.

Le Général McArthur à Manille le 2 août 1945

Crédits: wikipedia

De quoi s’agit-il ?

Selon McArthur, l’on devient vieux « parce qu’on a déserté son idéal », perdu sa capacité d’émerveillement et déserté l’intensité émotionnelle de la vie. Tous ces mécanismes permettraient au cynisme et au pessimisme de s’installer et d’instruire alors, à notre corps défendant, la vieillesse. La jeunesse -pour le Général- n’est donc pas une histoire ni de rides ni d’âge, mais bien une posture agissante, subordonnée à l’exercice de la volonté. Et par la grâce de cette dernière, l’on empêcherait « l’âme de vieillard » d’advenir.

Il est surprenant de constater que le programme complet du développement personnel post-moderne est contenu dans ces désormais vieilles phrases militaires et militantes, rédigées il y a plus de 75 ans.

En quoi cela nous concerne-t-il ?

Si l’on suit le raisonnement général du Général, chacun est donc condamné à développer des stratégies pour conserver « le goût de l’aventure sur l’amour du confort », pour chasser « préoccupations, doutes, craintes et désespoirs ». Vous resterez jeune, assène le Général, tant que vous demeurerez « réceptif à ce qui est beau, bon et grand, réceptif aux messages de la nature, de l’homme et de l’infini ». Une forme d’élévation quasi moralo-mystique permettrait donc de ralentir le rabougrissement.

Mille pistes pour rester jeunes…

Une multitude de stratégies sont ici possibles : la randonnée ou le trail, la lecture ou le cinéma, les voyages ou l’aventure, la méditation pleine conscience ou le bricolage, le bénévolat ou les mandats, les retraites silencieuses ou les cours de communication, la dégustation de pinot noir ou du whisky écossais sans oublier la secte du Sangiovese toujours assez active sous nos latitudes méditerranéennes ; bref tous les hobbys divers et variés s’offrent à nous, du jardinage au concours de dictées, et tous trahissent peu ou prou notre appartenance sociologique (1).

Nous concernant, nous avons la faiblesse de penser que « l’enseignement de milice » reste un projet original pour cultiver sa propre jeunesse. Une forme élégante voltairienne du « cultiver son jardin » sans passer ses samedis chez Landi, Hornbach ou chez Leroi-Merlin. Autrement dit, une manière de « cultiver ses ailleurs » pour évoquer un texte puissant de Gandaho et Mispelbaum (2) qui y voient même une stratégie de survie professionnelle.

Ni professeur professionnel, ni vacataire à temps plein, « l’enseignant de milice » cherche simplement à partager sa propre expérience du terrain avec des populations d’apprenants de tout âge et de toutes disciplines. Il enseigne comme d’autres font du golf, de la pêche, du jardinage, du fitness ou même la sieste, en dehors de son activité professionnelle sans prétention économique particulière, mais avec une finalité pédagogique chevillée au cours et au corps : partager le savoir pratique, le mettre en perspective dans des « disputatio orales (3) », le confronter avec l’information académique actuelle pour finalement distiller la substantifique moelle rabelaisienne de la connaissance. Une posture in fine assez rare pour être appréciée, celle qui rassemble la théorie avec la pratique dans des noces barbares sous la forme d’un hymne joyeux au terrain et à l’action. Sans prise de tête ni aspirine, précisons.

Oui, mais encore…

Nous souhaiterions détailler brièvement ici les deux arguments clés qui crédibilisent cette pratique antivieillissement. Nous les nommons la décentration et l’ouverture.

  • La décentration. Outre le fait qu’enseigner fait partie des « 3 métiers impossibles » pour évoquer Freud (4) (après gouverner et soigner), c’est justement la difficulté du partage de la connaissance qui rend l’exercice puissant, donc vivifiant. En effet, la parole partagée et mise en échange suppose une pensée articulée (donc des lectures multiples), un point de vue construit sur l’objet et une technique de communication éprouvée. Se connecter à l’altérité dans un processus communicationnel oblige donc de mobiliser bon nombre de ressources intérieures, notamment en terme d’énergie vitale et de décentrement. Et plus les groupes sont variés (en âges, en profils professionnels, en terme de cultures, de genres, de diversités, d’expertises, de profils psychologiques, de secteur d’activités, etc…), plus l’exercice est roboratif et stimulant. De plus si les apprenants sont plus jeunes que vous, vous apprenez à revisiter votre jeunesse et à apprivoiser la génération de vos enfants. Utile pour éduquer, recruter et finalement rester jeune.
  • L’ouverture. Enseigner en milicien oblige également à revisiter son propre référentiel de valeurs, à percevoir les limites de la portée de ses expériences et à ouvrir son propre radar de tendances. Et oui, les « choses » changent radicalement sur la moyenne durée. Encore faut-il observer les signaux faibles et ne pas épouser le sort de la grenouille qui s’endort dans l’eau frémissante. Ainsi en 30 ans de pratiques, nous avons vu émerger cinq révolutions majeures.
    • la montée en puissance sociale du thème de la diversité et du genre avec non seulement l’avènement des femmes sur la scène des responsabilités, mais avec une totale redéfinition de la catégorie du genre qui -pour les quinquas ou les sexas- nous fait perdre parfois notre latin. Ainsi aujourd’hui, l’on parlera de LGBTTQI2A pour se référer aux personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles, transsexuelles, transgenres, mais aussi aux queers, intersexes, asexuelles et alliées.
    • l’imposition sur l’agenda social du thème de l’économie circulaire et de la durabilité qui voit gagne en crédibilité grâce à Greta et en exploitation politique grâce au Covid19 (5)
    • la naissance de nouvelles formes d’organisations du travail tant souhaitées et qui adviennent peu à peu, portées notamment par Frédéric Laloux (6); l’holocratie (Zappos, Gore-Tex), la sociocratie (Endenburg Elektrotechniek, Cirque du Soleil), l’adhocratie (la NASA), l’entreprise ouverte, l’entreprise libérée (Poult, Favi, ChronoFlex), l’entreprise positive (promue par Attali), la hiérarchie horizontale (Morning Star), le management créatif (Semco, entreprise brésilienne), l’organisation sans leader (leaderness organisation comme Internet), que sais-je encore ?
    • l’émergence de nouveaux type de formations par la grâce des Mooc (Massive Open Online Course), du numérique, des réseaux sociaux, de la pédagogie moderne (vive la classe inversée) et de l’audace de certains professeurs, dont le valaisan Antoine Perruchoud qui promeut un Bachelor reconnu de degré tertiaire sans professeur. Prochainement, il existera même des « universités sans mur » qui délivreront des programmes certifiants.
    • le développement de microentreprises animées notamment par une génération Y désireuses d’accomplir des projets personnels et solidaires en parallèle d’une activité rémunératrice.

Être vieux, pour paraphraser le Général McArthur, c’eût été probablement de rester aveugle et insensible à 5 révolutions. Mais grâce à « l’enseignement de milice », à la qualité des rencontres et des échanges, nous avons pu cultiver une forme de « vie vivante », à la fois intellectuelle, mais avec une vertu agissante pratique, car toujours orientée vers l’action et la compréhension du terrain. Une manière personnelle de cultiver « l’étonnement » et « l’émerveillement » pour reprendre les mots du Général McArthur.

Stéphane Haefliger

Vicario Consulting

stephane.haefliger@vicario.ch

079 742 67 81

(1) Se référer notamment aux travaux de Pierre Sansot, Les gens de peu, Éditions Presses Universitaires de France, Collection Quadrige, 2017, 228 p. Également Christian Bromberger, Passions ordinaires, du match de football au concours de dictée, Editions Hachette Littérature, 2002, 544 p. Sans oublier Pierre Bourdieu, La distinction, critique sociale du jugement, Editions de Minuit, 1979, 672 p.

(2) Frédérick Mispelbaum et Patient Gandaho, « Cultiver ses « ailleurs » et créer les conditions pour repenser le travail », disponible sur le net en libre accès.

(3) Se référer à Olga Weijers, « De la joute dialectique à la dispute scolastique », en libre accès sur www.persee.fr

(4) « Il semble presque, cependant, que l’analyse soit le troisième de ces métiers « impossible » dans lesquels on peut d’emblée être sûr d’un succès insuffisant. Les deux autres connus depuis beaucoup plus longtemps, sont éduquer et gouverner » in Sigmund Freud, « Analyse terminée et analyse interminable » , Revue française de psychanalyse, t. XI, 1, 1939, p.33, cité dans, op. cit. p.3

(5) Pour aller plus loin, lire Stéphane Haefliger et Angelo Vicario, Le C19, une disruption heureuse, disponible sur https://www.vicario.ch/covid-19-un-processus-bio-sociologique-total/ (premier article d’une série de 5 disponible sur le site)

(6) Se référer à Frédéric Laloux, Reinventing Organisation, Éditions Diateino, 2015, 484 p.   

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