Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOTHEBY'S/Le Getty s'offre la très chère "Danaé" de Gentileschi

Crédits: Tiré du site de Sotheby's

Ouf! On a dû pousser un soupir de soulagement, chez Sotheby's New York, sans pour autant se ruer sur les bouteilles de champagnes. Le Getty de Los Angeles a acquis le 28 janvier la «Danaé» d'Orazio Gentileschi, peinte en 1621 pour le Génois Giovanni Antonio Soli. Le tableau rejoindra au musée un «Loth et ses filles», issu de la même commande passée à un disciple très adouci du Caravage. Gentileschi allait ensuite faire une superbe carrière à Paris, au service de Marie de Médicis, puis à Londres, à la cour de Charles Ier. 

Je vous ai parlé le 1er décembre du problème que soulevait le tableau. Son prix extravagant. Une toile, même magnifique, d'un peintre peu connu, sans historique «glamour», pouvait-elle espérer «faire» aujourd'hui entre 25 et 35 millions de dollars au marteau, somme à laquelle il faudra encore ajouter les taxes? Le Getty a finalement payé 30, 49 millions de dollars tout compris. Le seuil bas. Il faut dire qu'à ces tarifs, l'institution ne possède pas beaucoup de concurrents, à part le Kimbell de Fort Worth, au Texas. Le marché du tableau ancien soufre depuis une génération d'une carence en amateurs privés richissimes. Nous ne sommes plus au temps où Sir Joseph Duveen (comme les Wildenstein) fourguait des chefs-d’œuvre classiques à tire-larigot.

Beaucoup d'invendus

La vente du 28 à New York était donc sauvée. Elle a engrangé 53.473.500 dollars. Un gros chiffre. Les arbres se voient pourtant priés de cacher la forêt. Le nombre d'invendus apparaît inquiétant. Environ 50 pour-cent. Et, parmi les choses ayant trouvé preneur, il y a des une ou deux pour des montants ridicules. Ils se révèlent si inférieurs aux estimations qu'on peut penser à l'absence de réserves fixées par les vendeurs. Certains acheteurs ont dû se croire aux soldes d'hiver. Un exemple. 18.750 dollars afin d'avoir chez soi un Alessandro Turchi (un Véronais du XVIIe siècle), même petit, ça tient de l'aubaine. Reste qu'il faut avoir entendu parler d'Alessandro Turchi auparavant... 

Cela dit, trois Botticelli d'atelier, un peu convenus, ont trouvé preneurs. Mais, si un Jordaens religieux plutôt difficile a réussi à obtenir 4,750 millions de dollars, il est resté de bonnes choses sur le carreau. Puisque j'écris de Genève, je peux vous dire que les deux Agasse (dont le joli «L'important secret», avec une estimation plancher à 60.000 dollars) sont demeurés en rade. Idem pour des oeuvres honorables de Pietro Lorenzetti (Sienne XIVe siècle), Dosso Dossi (Ferrare, XVIe siècle) ou Giorgio Vasari (Florence, XVIe siècle). Plus fâcheux, le tableau faisant le couverture du catalogue de la vente principale reste en quête de parents adoptifs. C'est un Canaletto réalisé lors de son séjour à Londres, «L'intérieur de l'abbaye de Westminster». Ravalé donc! Mauvais pour l'image de marque de la multinationale.

Marché engorgé 

Si j'ai dit «vente principale», c'est qu'il y en avait plusieurs entre le 27 et le 29 janvier chez Sotheby's (1). C'est du reste bien le problème. Le marché s'est retrouvé engorgé. La preuve, Christie's a renoncé à organiser en même temps des vacations d'art ancien, les repoussant en avril 2016. L'engorgement eut viré autrement à l'embouteillage. Il faut dire qu'il y avait aussi la dernière des ventes Alfred Taubman, dont aucune n'a connu de triomphe, alors que Sotheby's s'était lourdement engagé auprès des héritiers. On a parlé de 500 millions de dollars de garantie. 

Eh bien la vente Taubman a également marché couci-couça! Un sublime Valentin de Boulogne, austère comme il n'est pas permis (il s'agit d'un Christ couronné d'épines), a pulvérisé son estimation. Il a passé de 1,5-2 millions de dollars à 5,178 millions. Il fera partie de l'exposition Valentin que le Louvre annonce sur ce caravagesque français. Un Stomer (un caravagesque nordique cette fois), a aussi pris l'ascenseur, mais pour quelques étages de moins: 2,650 millions de dollars au lieu de 1 à 1,5. Le garçon en bleu de Gainsborough, réalisé vers 1770, s'est arrêté à 3,25. Le temps n'est plus où Joseph Duveen, dans les années 1920, avait fait d'un autre «Blue Boy» du peintre anglais le tableau le plus cher du monde. 3,25, c'est aussi le tarif pour un portrait de Raphaël. Je dois ajouter ici que ce «tondo» (tableau rond) mesure dix centimètres de diamètre. Dur à mettre aux murs! Mais le reste... Parfois "peanuts". Parfois rien.

Donne faussée? 

Je terminerai en revenant à la «Danaé» superstar. Sa vente pose deux questions. La première s'est vue soulevée par la journaliste new-yorkaise Lee Rosenbaum sur son blog CultureGrrl. Le fait que le marchand Richard Feigen l'ait auparavant prêtée au Metropolitan Museum a-t-il faussé la donne? Je serais tenté de répondre "non" pour un tableau de cette importance, même si la mise à l'encan a ensuite été un peu rapide. Le prêt en musée, ou en exposition, me semble déterminant lorsqu'une œuvre reste en quête de reconnaissance d'authenticité, ou plutôt d'autographie. On l'a récemment vu avec pas mal de Canaletto et d'Artemisia Gentileschi (tiens, la fille d'Orazio!). Cela dit, quand certains tableaux capitaux restent, comme c'est le cas au Kunsthaus de Zurich, pendant des dizaines d'années aux cimaises, c'est tout de même mieux. 

La question qui me tarabuste, moi, s'apparente, en moins grave bien sûr, au délit d'initié. Comment se fait-il que les toiles (ou les sculptures, ou les meubles) qu'acquièrent des institutions comme le Getty soient systématiquement surestimé(e)s et que ces musées les achètent néanmoins systématiquement? Qui sait, bien avant la vente, ce que veulent impérativement pour leurs collections certaines fondations un peu trop riches? Et comment fait-on ensuite voler l'anse du panier? 

(1) Il y avait aussi chez Sotheby's une vente de dessins anciens, qui a plutôt bien marché, avec quelques gros prix.

Photo: La "Danaé" arrivant chez Sotheby's. Il s'agit tout de même d'une grand toile.
Prochaine chronique le lundi 1er février. Une biographie non autorisée s'attaque à Luc Besson. Et elle fait mal.

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