Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOIRÉE/Genève décerne ses "Prix culture et société"

C'était jeudi soir au Grand Théâtre. La Ville remettait ses «Prix culture et société». Il s'agit apparemment là de la seule manifestation ayant échappé à l'inflation genevoise. Ces récompenses quadriennales ne se remettent qu'une fois, en fin de législature. Elles devraient même se raréfier puisque cette dernière durera désormais de cinq ans, au lieu de quatre.,

C'était penser sans ce goût genevois de l'hypertrophie. En 1947, quand ces prix (alors uniquement culturels) furent créés, il y avait trois lauréats, dont un Emile Jaques-Dalcroze plus qu'octogénaire. En 2011, on en comptait sept. L'édition 2015 se devait apparemment d'en comporter neuf, ce qui dilue leur importance respective, tout en allongeant la soirée du Grand Théâtre. Près de trois heures de paroles, coupées par un Franz Treichler vieillissant des Young Gods, accompagné de trois violoneuses. La pause musicale, comme on disait jadis à la radio.

Trois prix inédits

Qu'y a-t-il donc de neuf cette fois? Suivant l'air du temps, un prix est allé à l'action culturelle. Jacques Boesch l'a obtenu. La médiation se situe de nos jours au niveau de la création. Les arts se sont vus coupés en deux. Il existe maintenant au «Prix des Arts appliqués», donné à la bijoutière Esther Brinkmann, qui l'a par ailleurs mérité. Mais ne s'agirait-il pas là d'un Prix des arts plastiques bis? Un «Prix spécial 2015» s'est vu créé à la suite du drame de «Charlie Hebdo». «Les membres de certaines commissions chargées ad hoc (il y en avait huit, formée chacune de cinq personnes) ont tiqué», me confesse un des jurés. «C'était couronner un événement, et non une personne. L'esprit initial s'en voyait faussé.» Mais que peut-on faire contre «Charlie-Hebdo» et le politiquement correct affiché par le magistrat en fonction? Patrick Chapatte, du «Temps», est ainsi monté sur la scène (1). 

Restaient six places à pouvoir. Deux noms s'imposaient. Il s'agit de celui de Claire-Anne Siegrist pour les Sciences. C'est la référence mondiale en matière de vaccinologie. En voyant monter Georges Schwitgebel au pupitre, on s'étonnait non pas de le voir ici, mais du fait qu'il ne l'ait pas encore été récompensé. Le film d'animation européen doit beaucoup à cet homme qui a maintenu un faire artisanal, alors que tant de ses confrères pianotent désormais sur leur ordinateur. L'homme aura le meilleur discours de cette soirée, où les mots se seront multipliés: «Comme je fais des courts-métrages, je resterai bref.» N'empêche qu'une chose gênait aux entournures. Pourquoi l'avoir désigné pour «les arts de la scène», alors qu'il n'y a pas de scène au cinéma? Schwitgebel aurait dû obtenir le «Prix des arts plastiques», offert au paysagiste (il préfère le terme de jardinier) Georges Descombes. «Il nous faut bien remplir des cases», me confiera au foyer du Grand Théâtre un membre de la commission «arts de la scène».

L'art difficile de la laudatio 

Je passe vite sur le reste. Laurent Aubert, Monsieur ethnomusicologie, a reçu le «Prix de la musique». Il s'agit aussi d'un médiateur. Daniel de Roulet, dont j'apprécie nettement plus les essais que les romans, a eu celui de littérature (2). Jean-François Billeter, qui l'avait à que je me suis laissé dire commencé par le refuser, celui des sciences humaines. C'est notre Monsieur Chine, qui a quitté l'Université pour se consacrer à ses travaux personnels. Je crois n'avoir oublié personne. Chacun a fait son petit (ou son grand) discours, précédé d'une laudatio. La laudatio reste un art difficile. Certain(e)s s'y prennent les pieds, comme dans un tapis encombrant. Celle adressée par Béatrice Manzoni à Georges Descombes collectionnait ainsi les clichés. Pas un mot qui ne soit convenu. Pas une expression qui ne soit toute faite. Bon prince, le public (finalement assez peu nombreux) l'a tout de même applaudie. 

La chose dit finalement bien les limites de l'exercice. Il s'agit là d'un grand moment d'auto-satisfaction municipale. On se félicite de posséder autant de talents. «C'est vrai, dans le fond qu'on est gâté», me souffle une éditrice genevoise. La Ville a réussi à se les concilier. Les esprits forts ne le sont pas tant que ça chez nous. Normal dans une République où le monde de la culture vit de subventions. C'est, à de rares exceptions près, un univers de courtisans. Il n'y a donc eu, au micro, que quelques mots dérangeants. Jacques Boesch a rappelé son expulsion de Saint-Gervais. Georges Descombes, qui revitalise aujourd'hui l'Aire, s'est indigné une nouvelle fois de la fermeture de son Ecole d'architecture en 2006. Mais à part ça, quel consensus! 

On verra comment il en ira la prochaine fois. Ce sera donc en 2020. Sami Kanaan devrait encore se trouver à la barre. Un barre qui l'a jusqu'ici fait évoluer en évitant soigneusement les vagues.

(1) Le prix décerné en 2011 sous la pression du magistrat à l'Association Mesemrom était, lui aussi, largement circonstentiel.

(2) La chose lui a permis de brillamment évoquer le fameux «esprit de Genève», inventé par Robert de Traz, et la «mondialité». Ce mot signifie pour lui contraire de la mondialisation. 

Photo (DR): Une image d'animation signée Georges Schwitzgebel.

Prochaine chronique le mardi 5 mai. Un marbre de Canova sème la bisbille à Genève.

 

 

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