Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/Retour en 1965, dans une Suisse encore endormie

Il ne faut pas regarder en arrière. Seul l'avenir (et à la rigueur le présent) importe(nt). On connaît l'antienne. C'est celle des modernistes. Désolé! Il semble parfois bon de jeter un coup d’œil rétrospectif. C'est pourquoi je vais vous ramener aujourd'hui en 1965. La date n'est pas choisie au hasard. Elle fait rajeunir d'un demi siècle à peine, en dépit des apparences. Jamais le monde n'aura changé aussi vite, sauf à la fin du XIXe siècle, premier âge d'or des révolutions techniques. Jugez plutôt. 

En 1965, la Suisse sort de son «Expo64» à Lausanne. Cette dernière a révélé un pays neuf, loin des clichés alpestres, avec ses architectures futuristes et sa «machine à Tinguely». En 1965 donc, la Suisse est un pays qui vit en toute bonne conscience (les doutes ne viendront que dans les années 1980) sa prospérité. Elle est entrée en surchauffe économique. On ne sait plus quoi faire de l'argent, tant il y en a. Les patrons supplient les gens de bien vouloir travailler pour eux. «Pour ma première place», me racontait une amie nostalgique, «je ne savais pas quelle offre accepter. Peu importait, finalement. En cas d'échec, je n'avais qu'à ouvrir le journal pour en trouver dix autres.»

Au dessus de tout soupçon

Ce super plein emploi reste largement industriel. Le «Made in Swizerland» en impose au monde entier. Swissair est la meilleure compagnie aérienne du monde. UBS et la SBS (que la première absorbera) demeurent au-dessus de tout soupçon, comme le Crédit Suisse. Il y a peu de scandales politiques, dans ce pays où le président de la république se doit de prendre le tram. On a bien connu la déplaisante affaire des Mirages, des avions de combat, qui a fait chuter un dirigeant, Paul Chaudet. Mais ce n'est pas grave dans un pays idolâtrant son armée depuis la fameuse «Mob» de 1939-1945. Pour accéder à un haut poste dans une entreprise il faut d'ailleurs (même ce n'est pas une loi) posséder un grade d'officier. Si possible colonel. 

Les femmes ne possèdent pas le droit de vote, contrairement aux Françaises ou aux Anglaises. Ce sont les anges du foyer. Seules les plus pauvres d'entre elles travaillent, dans des usines, des magasins ou comme domestiques (les mots «technicienne de surface» auraient alors fait rire). Les choses bougent, mais très lentement, dans ce pays qui passe pour dormir. Quelques bourgeoises rêvent d'ouvrir une boutique de mode. Il n'en existe alors presque pas. Chez les gens aisés, les dames vont chez une couturière adaptant comme elle peut des modèles de Paris. Une ville qui semble aussi lointaine que la planète Mars. Seuls quelques-uns y sont allés plusieurs fois dans leur vie.

Les amis et la TV 

Le voyage ne constitue en effet pas la préoccupation majeure des gens. Dans cette Suisse aussi peu métissée que possible (il y a juste les ouvriers italiens, victimes d'une honteuse discrimination), on se contente de rayonner. Il faut dire que les billets sont chers. Le ticket d'avion pour New York coûte six mois d'un salaire moyen (il n'y a alors aucun contrôle de sécurité). On fait ce que l'on peut dans un pays où l'offre culturelle reste rare. On se situe loin de l’hypertrophie actuelle. Disons, sans vérification possible, que les propositions artistiques ou divertissantes sont dix à vingt fois moins élevées que ne nos jours. 

Le chez-soi reste donc important. On reçoit beaucoup d'amis, avec une jolie nappe, les verres venus d'un cadeau de mariage et l'argenterie nettoyée au Sigolin. Les invitations se font par lettre, ou à la rigueur par téléphone. Ce dernier vient enfin de se démocratiser, mais il passe pour coûter cher. Moins cher cependant que le poste de TV qui, rare encore dans les foyers romands en 1960, règne désormais partout. Il est en train d'opérer son grand saut, du noir et blanc à la couleur. Plus besoin de le régler toutes les cinq minutes. Ce n'est pas devenu encore pour autant un véhicule de divertissement. La chaîne suisse romande se veut très culturelle.

Les jeunes créent leur monde 

En apparence, tout reste immobile. En dépit de l'inflation (constante en Suisse dans les années 1960), patrons et salariés font donc des projets à très long terme. Il faut d'abord devenir propriétaire. Les choses restent faciles, ou du moins envisageables, même si certains revenus semblent bas. Une villa au bord du lac Léman se trouve pour un demi million. Les premiers appartements vendus à Genève (avant, ce n'était légalement pas possible) coûtent souvent dans les 100.000 francs, voire moins. On construit en plus beaucoup. Les premières «cités satellites» poussent dans les campagnes. Il n'existe pas de problème de banlieue. Ils viendront plus tard.

Si les adultes sont entrés dans le moule parental, il en va différemment pour les jeunes. Les enfants du «baby boom» sont gâtés. Ils ont de l'argent de poche. S'ils ne se droguent pas encore, il boivent, conduisent des voitures trop vite (Dieu merci, les routes sont moins encombrées qu'en 2015!) et écoutent une musique incompréhensible pour leurs géniteurs. 1965, c'est le «temps des yéyés», inlassablement écoutés en 45 tours. On peut les glisser dans un tourne disque d'un nouveau genre, délicieuse trouvaille design. C'est le «mange-disque», pourvu d'une simple fente.

Société de consommation 

C'est apparemment un temps de bonheur. On pense qu'il va durer toujours. La crise de 1929 constituait un accident de parcours. Il n'y aura plus jamais de chômeurs. La «démocratisation des études» servira d'échelle sociale universelle. Si problème il y a, il vient de l'intérieur. 1965 se situe trois ans avant 1968. On dénonce déjà la «société de consommation». Il y a aussi la fameuse «incommunicabilité», problème central des films d'Antonioni, qui vient refléter le vide d'une société laïque, où le «psy» a remplacé le curé. Qui aurtait dit que l'on se confierait un jour aux autres par ordinateur? 

J'en resterai là. Je compléterai juste par une liste d'institutions culturelles romandes n'existant pas en 1965. Vous verrez le chemin parcouru. Il y a bien sûr des oublis. Comment faire autrement si on pense que sur la centaine des festivals annuels que compte aujourd'hui Genève, pas un seul n'avait été inventé en 1965...

 

Qu'existait-il dans la vie culturelle de 1965? 

En 1965, un an après l'ouverture des Collections Baur et du Petit Palais (aujourd'hui fermé), Genève ne compte aucun lieu alternatif. Pas de Grütli. Pas de Musée de la Croix-Rouge, ni de la Réforme, ni de Mamco. Le Grand Théâtre vient juste de rouvrir après des années de chantier. Lausanne n'abrite ni Mudac, ni Hermitage, ni Elysée, ni Collections de l'art brut. La Fondation Gianadda n'est pas née. Partout, la vie de galerie reste archaïque. On y vend avant tout de la peinture locale, mais du moins les peintres genevois, vaudois ou neuchâtelois ont-ils à l'époque un public. «Art/Basel» apparaîtra en 1970. Notons qu'il y a eu auparavant, à Lausanne des «Salons des galeries pilotes». 

Le goût reste traditionnel. Un «concert d'abonnement», au Victoria Hall (qui n'a pas encore brûlé) tient de l'événement. Les avant-gardes font peur. Il suffit de dire «création» pour faire fuir les spectateurs. Il subsiste une place même pour l'opérette. Les théâtres sont de répertoire. On comprend le choc que créera bientôt à Genève le Living Theatre. Les écoles apprennent aux artistes un métier. Leurs élèves sont vingt fois moins nombreux qu'aujourd'hui. Le pop art, qui a éclaté à la Biennale de Venise en 1964, passe pour de la fumisterie. Les gens convenables se meublent en Louis XV et en Louis XVI. Hans Erni demeure officiellement le plus grand créateur helvétique. L'art tribal reste de l'ethnographie, en ce moment de décolonisation. Les impressionnistes se situent au sommet des valeurs, alors que le marché de l'art reste timide partout dans le monde.

Le grand massacre urbain 

Pour ce qui est du patrimoine, on se montre pourtant radical. 1965 marque l'apothéose du massacre, dans une relative indifférence. Genève subit à peine moins d'atteintes que Lille ou Bruxelles. On est au temps des architectures "brutalistes". Personne n'aurait alors milité pour la cour du Musée d'art et d'histoire. On va d'ailleurs démolir, sur la rade, le Grand Casino, le chef-d’œuvre construit par un autre Camoletti, John. En cette année 1965, on ferme juste cet extravagant bâtiment comme «vétuste». Quand on veut noyer un chien (dans la rade?), on l'accuse toujours de la rage. 

Cette fois, j'en reste vraiment là. Avec juste une question. Faut-.il, ou non, regretter ce temps-là? Photo (DR): L'inauguration du magasin genevois La Placette en 1967. pour l'élever à Saint-Gervais, on avait rasé la maison où Rousseau avait passé son enfance. Sa décoration est naturellement d'Hans Erni.

Prochaine chronique le jeudi 16 juillet. Autre sujet de réflexion. Que penser de la tyrannie des chiffres dans le domaine culturel?

 

 

 

 

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