Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/Pourquoi écrit-on autant de textes aussi abscons et tarabiscotés?

Crédits: AFP

«Face aux flux d'images qui défile aujourd'hui dans une sorte de bourdonnement ininterrompu, Maya Rocha impose une sorte de rupture. Elle détourne, déchire, recompose et superpose, parfois dans des accès de violence instinctive, les photographies qui constituent la base de son travail. A l'ère d'Internet et de la digitalisation, elle se confronte directement à la matière et met ainsi en exergue la structure et la corporalité des images.» 

Je vous fais simple pour commencer. Tiré au hasard de la brochure d'automne du Centre culturel suisse de Paris, un lieu où l'on phosphore très fort, ce texte reste compréhensible à condition de se donner de la peine. Mais il y a bien plus abscons dans la prose touchant aux arts, qu'ils soient «vivants» ou non. Nous entrons alors dans ce qu'on appelle un «méta-langage». Une langue pour initiés, si vous préférez. Quoique... Interrogée dans le livre «Collectionneurs» (paru chez Actes Sud), Micheline Renard, dont les principaux tableaux contemporains ont fini à la Fondation Beyeler de Bâle, avouait s'abonner au magazine «Art Press» de l'ineffable Catherine Millet, lancé en 1972, pour les seules images. Cette acheteuse de pointe avouait "ne même pas chercher à comprendre les textes", qu'elle considérait comme une garniture. Un peu comme une feuille de salade verdâtre dans un plat du jour.

Structuralisme, psychanalyse and Co

Comment en est-on arrivé là? Le structuralisme ambiant des années 1970 a opéré des ravages. Il fallait décortiquer chaque «phonème signifiant», comme si les mots étaient des crevettes. Ajoutez à cela un doigt, toujours bienvenu, de psychanalyse, plus lacanienne que freudienne. Secouez le «shaker» et servez le «cocktail». L'intellectualisme d'alors a souvent utilisé cette mixture afin de conférer des lettres de noblesse à des genres encore para-culturels à l'époque comme le rock, la photo (il n'y avait pas encore de «méta-photographie» en 1970) ou la BD. Il devenait ainsi de bon goût, pour parler des blancs entre les cases de cette dernière, de parler d'«espaces inter-iconiques». On a beaucoup jargonné par la suite dans un mensuel comme les «Inrocks» (fondé en 1986) en parlant musique. Un peu de délire verbal ne faisait jamais de mal. Il posait son auteur.

Evidemment, à cette époque, les beaux-arts gardaient la part du lion. Normal quand on fait des relectures d’œuvres classiques et modernes. Il faut bien inventer du nouveau. Un homme comme Georges Didi-Huberman (né en 1953), dont les écrits me font tomber les chaussettes, garde d'ailleurs ses fidèles. C'est même l'une des têtes pensantes officielles françaises. Je vous recommande ainsi, dans le genre tarabiscoté, le «Michel-Ange architecte» de Giulio Carlo Argan et Bruno Contardi, sorti en 1991. «Outre la mimésis, le fait d'être toutes deux des arts métapsychiques rapprochait aussi l'architecture de la poésie mais, dans un cas comme dans l'autre, l'artiste travaillait avec un lexique institutionnalisé d'images architecturales anciennes et de mots, dotés de leur signification sémantique et de leur dessin, que l'artiste conservait dans son élaboration, tout en transformant leur sens courant.» Il y en a des pages et des pages dans ce style.

Para-langages

Aujourd'hui, il existe ainsi une quantité de para-langages, de celui de la cuisine à celui de la critique d'opéra. L'administration suisse en produit un, que la traduction française n'arrange guère. La Ville de Genève en a créé un autre, qui tient du slogan auto-promotionnel. Nous restons inévitablement dans une cité «responsable et solidaire», même si certains édiles peuvent sembler irresponsables et parfois bien solitaires. Notez que l'administration française fait encore bien pire chaque jour. Le pays entier a ri, en 2015. d'un programme émis par l'Education nationale, qui constitue pourtant un garant de la langue. Pour nager dans une piscine il fallait «traverser l'eau en équilibre horizontal par immersion prolongée de la tête dans un milieu aquatique profond standardisé.» Il me semble difficile d'aller plus loin dans l'ubuesque (1). 

Mais c'est quand même, à l'heure où d'aucuns se plaignent de la perte de maîtrise du français, dans le domaine des beaux-arts que la tendance demeure la plus lourde. Il existe de véritables spécialistes du discours d'ameublement, garnissant des catalogues et des cimaises d'exposition. Il s'agit d'une sorte de logorrhée, qui pourrait se livrer au client en «kit». On remplace un nom par un autre et cela fonctionnerait sans doute aussi. Notons que la chose se révèle particulièrement douloureuse aux murs. Il se fait que l'être humain comprend des mots plus difficiles assis que debout. Je me souviens ainsi d'une vieille exposition Géricault au Grand Palais, organisée par le pionnier Régis Michel, qui a fini dans un placard du Louvre (coincé sans doute entre les vieux dossiers et les produits de nettoyage), après avoir un temps joué les trublions. Le peintre romantique était le paradigme et la synecdoque de je ne sais plus quoi. Et devant moi une visiteuse a dit à sa compagne. «Eh bien merde, il y a cette fois deux mots que je ne comprends pas dans la même phrase.» 

Une tendance terroriste 

Ce verbiage généralisé n'éclaire bien sûr ni l'artiste, ni son œuvre. Ce dernier peut pourtant paraître limpide. A l'actuelle présentation de Michel Houellebecq au Palais de Tokyo parisien, le texte liminaire d'une universitaire sur-agitée du bocal tranche ainsi sur les propos, plutôt simples, d'un écrivain n'ayant aucun besoin de béquilles. «Avec lui, j'ai eu l'impression de redescendre ensuite sur terre», confiait du coup une spécialiste de la création contemporaine. J'ajouterai qu'il devrait être interdit de tant jargonner dans des institutions publiques à l'heure où elles se vantent de se rendre accessibles à tous (et à toutes, cela va sans dire).

Alors pourquoi ce dérapage (2)? Pourquoi ces perpétuelles citations d'autorités du type Baudrillard ou Merleau-Ponty? Il s'agit, à mon avis, de complexer le lecteur pour permettre une prise de pouvoir sur lui. La chose vaut pour tous les arts. Je terminerai donc avec un texte de mAthieu Bertholet, (petit «m» et grand «A») du Théâtre de Poche genevois, au ton revendicateur pour une Ville où la culture touche tant d'argent, pas toujours bien dépensé il est vrai. Il est tiré de la brochure de saison. «Aujourd'hui, où la place de l'art, et du nôtre en particulier, est menacée: financièrement par les politiques publiques; moralement, par les défenseurs de nombreux apostolats; et statistiquement, par la défection des masses individualisées, je crois que la meilleure façon de défendre notre raison d'être est d'être radicalement d'aujourd'hui, d'être moderne.» La messe est dite.

Car j'avais oublié de vous le dire. Dans le sabir d'aujourd'hui, tout doit se révéler «radical», des «gestes architecturaux» aux simple «parti-pris». Et si c'est en plus «décalé», cela semblera encore mieux. Il y a, comme ça, des mots qui sentent la tendance de l'année.

(1) A ce propos, il existe un lange mode. Dans certains mensuels et hebdomadaires, un mot sur deux (j'exagère un peu) est en anglais pour faire tendance et se rapprocher ainsi des "insiders".
(2) La chose a gagné les notices biographiques. j'ai rencontré l'autre jour une dame de l'Elysée de Lausanne, charmante d'ailleurs. Son CV précise qu'elle est "spécialisée dans la représentation victimaire et les mémoires douloureuses". A part ça, elle a l'air d'aller plutôt bien.

P.S. Je ne résiste pas au plaisir de recopier la citation suivante, empruntée à la toute récente brochure de la Société des Arts genevoise, pour parler de la prochaine exposition Chloé Delarue. "Les réves cybernétiques ne sont plus que des dermes suspendus, dont la greffe n'a pas pris. Les images s'épuisent. Les corps se ramolissent. Les grands angles s'arrondissent dans cette fonderie d'ondes poisseuses et électriques. Dans la refonte permanente de ses états précédents, l'image du corps et le corps des images se désincarnent dans leurs propres tentatives, presque avortées, d'existence physique." Et cela ressemble à quoi, au fait?

Photo (AFP): Catherine Millet, tête pensante d'"Art Press". Le magazine est-il lisible ou non?

Prochaine  chronique le samedi 10 septembre. Charles Camoin, petit fauve, est mis en vedette par le Musée Granet d'Aix-en-Provence.

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