Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/Peut-on dire aux artistes qu'on les trouve nuls?

Je m'étais promis de ne pas vous le raconter. Autant dire que je vais le faire. C'était il y a quelques semaines, au Musée de l'Elysée à Lausanne. Une double conférence de presse, très fréquentée, présentait les expositions consacrées à William Eggleston et à ce qu'on appelle de «jeunes talents photographiques». Les deux commissaires de cette dernière, qui avaient l'air l'un d'un gentil garçon et l'autre d'une brave fille, ne tarissaient pas d'éloges. La compétition organisée avait révélé des petits génies à la chaîne. Un livre s'était du coup imposé. Une exposition aussi, dans la foulée. Ce qu'on y voyait était digne des plus grands. 

J'avoue qu'au premier rang, je faisais la moue. Un des deux organisateurs m'a donc dit: «Monsieur Dumont, vous n'avez pas l'air d'accord», histoire de soutirer mon consentement ou de s'assurer au moins mon silence. Il fallait faire quelque chose. J'ai donc pris la parole. Bien fort. J'ai dit: «Non, je ne suis pas d'accord, parce que ce qu vous montrez, c'est de la merde.» Silence. On m'a demandé de répéter. Je l'ai fait, sous le regard de tous les lauréats présents. La chose s'est terminée par un éclat de rire général, que je qualifierai de libérateur. Soit dit entre nous, j'avais un peu forcé la note. Je trouvais les images juste médiocres. Mais je n'aime pas qu'on me force la main.

Travailler dans le brouillard 

Trois jours plus tard, je raconte l'histoire à la directrice d'un centre d'art contemporain. Réaction inattendue. «A la limite, je préférerais qu'on me dise ce genre de choses.» Et pourquoi donc? «Il y a des années que j'organise des manifestations. Je n'ai aucune idée de ce que les gens en pensent vraiment. Je reçois de vagues compliments polis. Ou alors, c'est le silence. J'ai du coup l'impression d'avancer dans le brouillard.» Une situation qui ne fait pas particulièrement envie. 

A la Nuit des Bains genevoise, j'ai à nouveau dérapé. Une galerie proposait une chose que je trouvais cette fois vraiment immonde. Je l'ai expliqué à la dame qui servait d'officiante en l'absence des responsables de cette petit multinationale de l'art, retenus ailleurs. Elle m'a dit: «Si vous voulez, dites-le à l'artiste. Je peux vous le présenter. Il est là.» Là aussi, je me suis retrouvé au pied du mur. J'ai donc expliqué au plasticien à quel point je trouvais ce qu'il produisait mauvais, en précisant perfidement que c'était la dame de la galerie qui m'avait suggéré de lui communiquer ainsi mon opinion.

Créateurs surprotégés

«Vous avez traumatisé notre artiste», m'a expliqué l'un des propriétaires de la galerie, croisé la semaine suivante dans une foire parisienne, où il tenait un stand. Etait-ce bien grave? Non, pas du tout. «D'abord, les gens doivent exprimer ce qu'ils pensent. Ensuite, je crois que les créateurs actuels sont surprotégés.» Qu'est-ce à dire? «On les traite comme des enfants ou des êtres psychologiquement fragiles.» Bref, des gens incapables d'encaisser le moindre coup. La moindre contrariété. Des personnes qu'il faut préserver des réalités du monde. 

«Ces réalités se montrent pourtant lourdes», explique un peintre genevois qui, sans être devenu une star internationale, accomplit une jolie carrière suisse depuis vingt-cinq ans. «Les métiers artistiques comportent par essence quelques hauts et beaucoup de bas.» Un galeriste peut vous abandonner, comme on met un chien à la fourrière. Passé 35 ans, les portes se ferment. Finies les bourses! Oubliées les résidences! «Il existe une traversée du désert qui va parfois de 35 ans à une tardive redécouverte», rappelle un directeur de musée romand. Il suffit de citer des cas comme Jean Otth reconnu in extremis par le Mamco après avoir été un pionnier de la vidéo vers 1970. «Je pourrais citer le cas d'une artiste qui a eu sa rétrospective lausannoise à 26 ans», reprend notre peintre. «Je ne sais même pas ce quelle est devenue.»

L'influence des attachés de presse 

Mais revenons au vif du sujet. Peut-on, doit-on, émettre une critique violente ou du moins tranchée? Il semble que cela devienne de plus en plus difficile dans les médias. A la fin de ma carrière de journaliste papier, on ne nous demandait plus trop de commenter, mais de présenter une exposition. Quelque chose d'un peu neutre. «Et c'est là qu'on arrive à la grande confusion», s'indigne une consœur qui finit sa carrière à la TV. «Les attachés de presse, chargés d'exercer sur nous des pressions, estiment aujourd'hui que nous devons prolonger leur action. Il nous prennent pour des collègues en communication, et non plus pour des individus dotés d'une pensée autonome.» 

Quel est le résultat? Des médias aseptisés. Voire lobotomisés, quand il existe un «partenariat» avec une manifestation dite culturelle. La presse spécialisée n'échappe pas au phénomène, bien au contraire! «J'ai jugé, il y a quelques années, une grande exposition parisienne sponsorisée par le groupe auquel appartient notre mensuel particulièrement ratée», confie une journaliste française. «Nous nous en sommes tirés en publiant un portfolio. Il n'y avait là aucune critique, certes, mais aussi aucun compliment immérité.»

Complicité

Cela dit, certains périodiques, fauchés en dépit de leur papier glacé, semblent en partie responsables de cette situation. Pour se voir imprimés à bas coûts, ils sont bouclés six semaines à l'avance. Les auteurs des articles n'ont en fait pas vu ce dont ils parlent. Mais il y a pire. «Je trouve tout de même étonnant», m'explique une responsable de musée, «qu'on nous demande si le ou la commissaire de telle ou telle exposition ne pourrait pas écrire, gratuitement bien sûr, un texte. On pourrait tout de même, puisque le journaliste semble aujourd'hui se résumer à cela, venir lui tendre gentiment le micro.» 

Ce sera tout pour aujourd'hui. Photo (Elysée): L'affiche du concours du musée pour la photographie. C'est neutre. Le choix ne stigmatisera personne. 

Prochaine chronique le jeudi 2 avril. La Semaine du Dessin à Paris. Du côté des Anciens. Les Modernes seront traités le 3 avril.

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