Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/Museomix va s'attaquer à Nyon et à Bâle les 11, 12 et 13 novembre

Crédits: Laurent Guiraud

L'opération s'étend. «Le mal court», aurait dit le dramaturge Jacques Audiberti (1899-1965). Comme l'annonce son communiqué de presse, Museomix (troisième du nom dans notre pays) aura lieu "pour la première fois simultanément en Suisse romande et en Suisse alémanique." Ce sera les 11, 12 et 13 novembre. Sont cette fois visés les trois musées de Nyon (Romain, du Léman et Château) comme l'Historisches Museum de Bâle. Le tout avec l'aide financière d'Engagement Migros. 

On connaît le principe, puisque le Musée d'art et d'histoire de Genève (MAH) a déjà été concerné en 2014. Durant trois jours, les institutions se retrouvent ouvertes à des équipes de «museomixeurs». A eux d'imaginer un musée «décloisonné, ré-inventé, notamment en y invitant les nouvelles technologies et le numérique.» C'est (provisoirement) le grand chambardement, sous les yeux du public. «A partir de collections, les museomixeurs, soutenus par des équipes techniques, conçoivent et réalisent des prototypes qui sont autant de nouvelles manières d'appréhender et d'interpréter les musées, transformés pour l'occasion en immense ateliers.»

Une communauté très actuelle

Mais qui sont au fait les museomixeurs? Une communauté, nous dit le communiqué. Il y a là des créatifs (vous noterez qu'il ne s'agit pas de créateurs). En font partie des graphistes, des vidéastes, des artistes et des designers. Mais il y a aussi, tendance plus actuelle, des makerspaces, des fabLabs et des hackerspaces. Ils réunissent des passionnés d'informatique et d'électronique «se retrouvant régulièrement dans des apéromix». S'agirait-il là de cocktails? Notons cependant qu'il manque encore du monde. Museomix CH recherche pour l'édition 2016 des gens dans le domaine «de la technique, de l'informatique, de la communication, des réseaux sociaux ou encore du coaching». Aucun besoin de scientifiques, apparemment... 

Soyons clairs. Je n'ai rien, en principe, contre ce genre d'expérience. Il faut parfois se lancer dans des aventures, même si elles peuvent sembler un peu foutraques. Le problème, avec les musées, c'est qu'elles s'attaquent à des entreprises déjà fragilisées. Il existe une crise des musées. Patente. Il s'agit pour certains d'une crise de croissance, avec des agrandissement qui voient, ou ne voient pas le jour. C'est chez beaucoup un malaise existentiel. Il convient cependant moins de se redéfinir face à ce que les intellectuels qualifieront de «défis du XXIe siècle» que par rapport à l'actuelle folie de l'administration. Les musées sont devenus des machines à produire des documents et des justifications. Il ne leur reste plus beaucoup de temps pour penser à autre chose.

Un problème du public 

Des problèmes autres, il en existe pourtant à résoudre. Celui qui préoccupe apparemment le plus les autorités, qui sont aussi les bailleuses de fond, est la pérennité non plus du, mais des publics. Il faut faire entrer des gens. Il y a bien sûr les précieuses classes d'école, mais il s'agit là de visiteurs captifs. Ils ne sont pas volontaires. Or il faut bien trouver quelque part ceux qui fréquenteront demain des lieux coûtant de plus en plus cher à maintenir en vie. Il n'y aura pas assez de monde pour tous. Le nombre de quelque 1200 musées en Suisse (il n'en existe guère plus pour la France entière) semble parfaitement abusif. Nombre d'entre eux sont du reste déserts. On sait que Winterthour et Berne sont sur des chantiers de fusions et de codirections. 

Cette tâche de remplissage, jointe à celle de recherche de fonds privés pour boucher les trous de caisse, vient se greffer sur ce que j'appellerai le devoir d'exposition. Museomix souligne ici (involontairement?) la faille. Ce sont les fonds du musée qui se voient aujourd'hui remis en question. Il n'y en a plus aujourd'hui plus que pour les expositions temporaires. Elles monopolisent l'attention du public et ponctionnent les budgets. Les rénovations elles-mêmes, qui arrivent parfois à terme, se voient traitées à la manière d'événements. La foule court trois mois, puis passe à autre chose. L'effet Musée de l'Homme ou réouverture du Musée Picasso, à Paris, aura ainsi duré à peine une saison. Alors, que faire des salles permanentes?

A quand les Opéramix et les Théâtromix?

Le grand perdant de toutes ces opérations un peu mercantiles est bien sûr le travail scientifique. Le musée demeure certes un lieu de conservation. Il est devenu un endroit pour des réunions éphémères (des vernissages aux «afters»). Il ne s'agit en revanche plus guère d'un centre de rayonnement de la recherche. Les publications (qui pourraient aussi se faire sur le Net) diminuent. Les inventaires et l'archivage prennent du retard. Il n'y a plus, en fait, assez de moments libres pour une réflexion, si possible à long terme. Il faut le moment la fête. Autrement dit l'immédiat et le populaire. Un élément non négligeable certes du programme, mais tout de même subsidiaire. 

Alors vous voyez Museomix ne se situe que trop dans l'air du temps. C'est de la poudre aux yeux. Une poudre satisfaisant les municipaux, qui en jettent, eux, toute l'année. Il s'agit de la primauté de la forme sur le fond, du provisoire sur le durable, du médiatique sur l'efficace. Un coup de projecteur qui n'empêche pas l'ombre de revenir dès que la prise se voit tirée. 

Et puis une dernière question se pose. Pourquoi faut-il que ce soient toujours les musées qui fassent les frais de ce genre d'opérations? A quand les Opéramix, les Bibliomix ou les Theatromix? Et pourquoi pas, après tout, des Aministratiomix? Cela amènerait peut-être aussi des choses!

Photo (Laurent Guiraud): L'opération Museomix au Musée d'art et d'histoire en novembre 2014.

Prochaine chronique le mardi 19 avril. Frank Nievergelt fait une énorme donation à l'Ariana. Pourquoi ce musée genevois est-il si attractif?

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."