Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/Mais non, il n'y a pas d'expositions incontournables!

«Vous avez vu l'exposition Velázquez au Grand Palais, bien sûr!» Je sens que je passe un examen, ou du moins un test. Excellent résultat. Oui, je l'ai visitée à Paris, et avant tout le monde. Je faisais partie d'un petit groupe de journalistes invités par mail. Pour la Biennale de Venise, j'ai en revanche raté mon épreuve. Je n'avais même pas remarqué que son ouverture avait été avancée d'un mois, afin de concorder avec l'inauguration de l'Exposition universelle de Milan (une mauvais idée, soit dit entre nous, Milan va accaparer les projecteurs). J'ai donc mes billets de train et un hôtel début juin. Pour le galeriste genevois contemporain, qui me soumettait à la question, je suis et je resterai un nul. «Comment pouvez-vous vous intéresser à l'art et ne pas voir la Biennale dans ses premiers jours?» 

Comment je le peux? Mais très bien, je vous rassure. J'en ai assez de ces obligations créées de toutes pièces. J'ai ainsi longtemps résisté au lavage de cerveau imposé par la Fondation Beyeler de Bâle, à propose de son «Paul Gauguin». C'était l'obligation, la figure imposée, la priorité absolue ou, pour parler en français moderne, «le must». J'avais même reçu un courrriel en novembre me suggérant d'offrir à mes proches des billets d'entrée pour Noël. Rien n'était plus beau que ce cadeau tombé du ciel alémanique.

Concurrence acharnée 

Je ne reproche pas à la Fondation d'agir ainsi. C'est son travail. La manifestation a coûté fort cher. On parle de quatre ou cinq millions. Il s'agit par conséquent de battre le tambour. Bâle subit en plus la concurrence des autres grandes villes, puisqu'il est devenu interdit de voyager idiot. Il faut donc faire passer Gauguin avant le fameux Velázquez, Van der Weyden à Madrid, Ai Wei Wei à Londres ou la Biennale de Lyon. Des cités où les touristes sont susceptibles d'aller. Curieusement, les Italiens (sauf cette année) se mettent hors course. Difficile de savoir ce qui se passe d'intéressant chez eux. 

Mais revenons à nos moutons, comme on dit chez Rabelais. Existe-t-il des expositions auxquelles nul n'aurait le droit de se soustraire s'il veut faire bonne figure dans ce que mes grands-parents auraient appelé «le monde»? Non, bien sûr. Chacun doit visiter ce qui lui plaît. Ce dont il a envie. Le reste n'est que bavardage. Cettte idée d'obligation, également valable pour le cinéma ou la littérature («que pensez-vous du dernier Goncourt?»), ne constitue en fait qu'un résidu des connaissances jadis nécessaire à l'«honnête homme». «L'honnête homme» (et l'«honnête femme» pour respecter l'actuel politiquement correct) doit aujourd'hui pouvoir énoncer quelques platitudes sur «ce dont on parle». Ils rejoignent ainsi la tautologie journalistique, puisque quotidiens et hebdomadaires «parlent de ce dont les gens parlent.»

Un événement par mois ou par semaine 

Pour fédérer les conversations, il faut donc des événements. Un par mois selon les mensuels. Un par semaine pour les hebdomadaires. Avec le danger quee cela suppose. Les gens ne vont plus voir telle ou une telle oeuvre. Ils ne suivent plus tel ou tel festival. Ils ne lisent plus tel ou tel livre. Non. Ils participent à l'événement avec la même béatitude des familles s'imposant le silence pour écouter dans un bohneur collectif les malheurs débités par le journal télévisé. 

Existe-t-il encore des esprits libres? Oui, mais pas beaucoup. Le risque est en effet une sorte de snobisme à l'envers, très élitaire. Vous devenez alors coupable de ne pas avoir vu l'exposition la plus confidentielle, logée dans un endroit improbable, et si possible inaccessible (1). L'Italie a le pompon du genre. Une année, c'est Colla dell'Amatrice (un honorable peintre des débuts du XVIe siècle) à Folignano. Une autre, c'est Pietro Candido (un beau maniériste, d'origine flamande) à Volterra. Deux visites tenant de l'ascèse. Je ne vous dis pas ce que c'est d'aller à Volterra si vous ne disposez pas d'une voiture! Mais, comme on dit dans ces cas-là, ce sont des expositions «qui se méritent».

Popu, kitsch ou camp 

Après tout, il en va de même en littérature. La même race de gens sachant tout vous imposera soit des bouquins énormes, soit des plaquettes imprimées par des éditeurs obscurs, généralement pas diffusés en Suisse. Ici aussi, vous apparetenez à un club. Son entrée est juste un plus filtrée que celui, planétaire, formé par les lecteurs de Joël Dicker ou de Dan Brown. 

Je reviens à mon idée de base. Non, il n'existe aucune obligation, passé l'âge scolaire. La liberté existe (du moins encore un peu). A chacun ses choix. A chacun ses goûts. Et s'ils sont mauvais aux yeux des autres, vous êtes sauvés depuis deux ou trois décennies. Vous êtes soit «popu», en adptant le second degré, soit très kitsch. Le mauvais goût est «in». Les Américains parlent de «camp». Retenez ce dernier mot. Il pourra toujours vous servir.

(1) Je me souviens ainsi d'une dame très "arty", qui assurait toujours la promotion d'un centre d'art contemprain à Châteauroux. Une ville que je resterais incapable de situer sur une carte.

Photo (DR): Une installation d'Ai Wei Wei à la Biennale de Venise 2013. La Biennale est-elle au fait obligatoire?

Prochaine chronique le vendredi 17 avril. Un gros livre, plein de chiffres, vient de paraître sur "Le marché de l'art".

 

 

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