Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/Les faux imitent toujours ce qui vaut cher à un moment donné

Crédits: National Gallery, London

Qu'offrent de commun les falsifications récentes de meubles royaux du XVIIIe, d'expressionnistes abstraits américains de renom ou de tableaux allemands de la Renaissance valant des millions? De s'attaquer au très haut de gamme d'un marché désormais hyper sélectif. Moins d'un pour-cent de la marchandise intéresse les riches amateurs. Des escrocs, car il faut bien les appeler par leur nom, investissent souvent une somme importante pour créer l’œuvre et lui donner ensuite un «pedigree». Imaginez, puisque c'est de là que tout est parti pour le grand public en 2016, la somme d'artisans qu'il faut pour produire une chaise Louis XVI supposée avoir été à Versailles avant la Révolution! Un menuisier travaillant avec des instruments d'époque. Un sculpteur. Un doreur. Un tapissier. Et j'en passe. Plus le temps, qui est de l'argent, et de l'argent pour acheter des silences. 

D'une certaine manière, les actuelles affaires devraient rassurer. On a tant dit que les savoir-faire artisanaux se perdaient. Eh bien non! Ils ne trouvent cependant plus guère à s'employer honnêtement de manière créatrice. Comme travail, après des années et des années de formation dans une grande école ou au Mobilier National, il y a la restauration et le faux. Le mobilier industriel, ce fameux «design» dont on nous rebat les oreilles, n'exige quasi plus d'intervention humaine. Je connais ainsi un excellent ébéniste français qui a dû changer totalement de profession pour arriver (enfin) à trouver un employeur.

L'artisanat du faux dans les années 1900 

Les copies anciennes, celles de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle, restaient pour l'essentiel modestes. Il s'agissait de produire en série, de manière avouée ou non, des meubles évoquant le XVIIIe siècle à l'intention de couches bourgeoises moyennes rassurées par «l'ancien». On a souvent évoqué à ce propos, en France, la véritable usine d'André Mailfer (1884-1943), fondée à Orléans en 1904. Elle a employé jusqu'à 200 ouvriers et tourné, de manière plus modeste il est vrai, jusque vers 1990. Il a existé des dizaines de milliers de meubles Mailfer, plutôt rustiques, dont leur inventeur s'est targué d'avoir fait des faux parfaits, trompant tout le monde. 

Le seul problème, c'est qu'en 2016, un authentique fauteuil Louis XV banal, ou une chaise Louis XVI, honnête mais médiocre, ne valent quasi plus rien. Moins en tout cas qu'un modèle luxueux, recréé avec talent au XIXe. Il n'existe donc plus de raison économique pour multiplier les faux bas de gamme. Idem pour nombre de peintres secondaires n'ayant aujourd'hui plus la cote. Pourquoi les pasticher? Si la reconstitution des techniques picturales des débuts du XXe siècle pose déjà des problèmes, pensez à tout ce qu'il faut de science et de dépenses pour créer un panneau hollandais supposé du XVIIe siècle ou un primitif italien à fond d'or, ce qui se faisait couramment vers 1900. Il faut se battre ensuite contre les historiens et les scientifiques. C'est pour cela que seuls les plus grands noms, ceux qui font rêver, suscitent encore des faux hors pair, comme le serait le Cranach du prince de Lichtenstein (payé sept millions d'euros!) ou l'Orazio Gentileschi naguère prêté à la National Gallery de Londres..

La zone grise actuelle 

Vous me direz qu'il y a les petits frères des tableaux phares de ce que les maisons de ventes aux enchères appellent désormais le «post war». Ou les répétitions «Made in China» du design hors de prix des années 1950 et 1960. Prouvé et Perriand. C'est dans cette zone grise que le profit se révèle sans doute aujourd'hui le plus grand. Tout y concourt. Travail plus facile. Plus rapide. Demande bien plus forte. Le faux comble en effet toujours une demande. Il s'insère dans un marché. Autant dire qu'il suit des modes. La seule chose permanente, avec lui, c'est qu'il s'inspire de ce qui vaut cher à un moment donné. Tout ce qui vaut bonbon. Tout. Il ne se limite du coup pas aux œuvres d'art. Je viens de lire qu'on venait de mettre fin à un trafic international de vins de très grandes marques ayant trompé les plus fins palais. Alors...

Photo (National Gallery, London): Le "David" de Gentileschi décroché des murs de la National Gallery, après soupçons. Peint sur lapis-lazuli, ce tableau (ici reproduit de manière fragmentaire) répète une oeuvre connue de peintre italien. Il sort en plus du néant...

Ce texte intercalaire complète celui, situé immédiatement pus haut sur le site, sur les affaires de faux secouant le marché de l'art.

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