Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/Les artistes actuels ont-ils donc tous la grosse tête?

Les architectes ont la grosse tête. Les plus connus d'entre eux, surtout. Elle ne passe plus (la tête, donc) les portes, surtout quand ce sont eux qui les ont construites. La chose vaut bien sûr pour les superstars, même s'il existe parmi elles des gens charmants. Lisez donc un entretien avec les Herzog & DeMeuron, ou surtout avec Jean Nouvel. Vous verrez que le verbe y roule en roue libre. Nouvel a quelque chose à dire de profond sur tout. Tenez! Pour une récente exposition du château de Versailles sur le mobilier royal, dont il a consenti à devenir le décorateur, le cher homme a tenu à inscrire ses pensées sur les murs de chaque salle. On croit rêver! 

Le syndrome peut aussi frapper plus bas dans la profession. Peu avant sa mort, le grand Ettore Sottsass (1917-2007), qui produisait sans honte des objets de verre ou de céramique, avait tenu à le rappeler. «Etre architecte ne consiste pas seulement à écrire une fois tous les deux ans un article incompréhensible dans une revue professionnelle que personne ne lit.» Je n'ai pourtant pas l'intention d'aller plus avant dans cette direction. Je voulais me demander aujourd'hui si ce genre de prétention frappait aussi les artistes contemporains. Je viens en effet de lire quelques textes qui me sont tombés dans les mains, puis des mains. Trop, c'est vraiment trop.

Le règne du cérébral

Il semble en effet qu'après le règne de l'artiste artisan, qui faisait quelque chose de ses mains, nous soyons passé à l'ère des concepteurs. Ces derniers se veulent du coup des penseurs, pour ne pas dire des philosophes. Ils refont le monde à coup de vidéos, de photos et d'installations. Je pense à l'exposition de Kader Attia, cet été au Musée des beaux-arts de Lausanne, qui n'est par ailleurs pas sans intérêt (1). Entendu à une conférence de presse, le Franco-Algérien se transformait en logorrhée, ne tolérant d'interruption par aucune question. Il tenait un discours politique qui pouvait avoir ses auditeurs certes, mais aucun interlocuteur. En matière de colonialisme et de post-colonialisme, Kader Attia sait. A la limite, je dirais même que ses œuvres constituent un produit dérivé de sa pensée. 

Des gens comme lui, il y en existe beaucoup. A l'heure où le jugement ne se base plus sur des capacités techniques, mais sur des idées, il faut bien se mettre en avant par le ciboulot. Pour en revenir à une phrase bien connue, le savoir faire a été remplacé par le faire savoir. L'auditeur, l'homme de musée, le critique voire le futur client doit être ébloui. Mais c'est de la poudre aux yeux. Il suffit pour cela de maîtriser un vocabulaire para-universitaire (2) composé de mots rares, truffé de citations de gens célèbres (Foucault, Deleuze, Freud, Lacan...) et de slogans politiques. En principe, cela marche. Croyez-moi. Les gens restent aujourd'hui très crédules. Surtout les intellectuels, du reste.

La prise de pouvoir des commissaires

Tous les artistes ne se comportent bien sûr pas ainsi. Ceux qui font quelque chose de leurs mains presque jamais. Les autres pas forcément. Je connais ainsi une grosse pointure genevoise, genre conceptuel, qui se refuse à lire ce qui s'écrit sur elle (ou plutôt sur lui). Il ne se reconnaît pas dans ces textes ampoulés et abstraits, écrits par d'autres, où il y a des mots, dont il «ne voit pas exactement le sens». Et puis, cela ne l'intéresse pas. Il a mieux à faire, et il le fait très bien. 

Les artistes un peu allumés sont-ils les seuls coupables de cette dérive verbale? Bien sûr que non. Ils sont au contraire souvent utilisés par les commissaires, curateurs et autres organisateurs d'exposition. Ceux-ci s'approprient leurs œuvres pour leur faire tenir un discours leur permettant d'entrer, au chausse-pied s'il le faut, dans leur présentation thématique. L'invention du commissaire moderne, avec un homme comme le Suisse Harald Szeemann (1933-2005), était une excellente chose. Elle avait quelque chose de révolutionnaire. L'ennui, c'est que Szeemann a fait beaucoup de petits, et qu'on lui aura fait encore davantage d'enfants (très illégitimes) dans le dos.

Le public mis à l'écart 

Les curateurs sont aujourd'hui capables de tout (3). Si vous ne me croyez pas, allez voir une production comme «Europa» au Kunsthaus de Zurich, que signe une certaine (ou incertaine) Cathérine Hug. Le continent entier se voit repensé sur le plan politique, historique, économique, social et intellectuel en deux coups de cuillère à pot, avec un mélange d’œuvres anciennes et modernes. La chose peut en imposer, certes. Mais ce n'est que du vent. Du flanc. On fait dire à tout n'importe quoi, et réciproquement. 

La chose est-elle grave? Oui. Au lieu de rendre accessible au grand public, légitimement décontenancé, des créations difficiles, on les éloigne de lui. Le langage possède ici quelque chose de terroriste. C'est un bouclier derrière lequel les organisateurs se cachent. C'est une carapace que leurs adversaires (les malheureux visiteurs) ne réussiront jamais à enfoncer. Il ne feront jamais partie de la caste de ceux qui savent. Cette caste reste aussi fermée que celle des brahmanes.

Le visiteur a son droit d'interprétation 

Certains organisateurs d'organisations culturelles s'en rendent bien compte. Je vous parlais l'autre jour le «L'Hospice de Mille Cuisses» du Centre d'Art de Neuchâtel, ou CAN. La manifestation vise à guérir de ces excès de langage et de manipulation. L'art actuel, surtout actuel finalement, est fait pour se voir vu, ressenti et au besoin (mais au besoin seulement) compris. En tant que visiteur, vous avez un droit de vous approprier ce qui vous fait face. Une œuvre réussie doit se détacher, à un certain moment, de son créateur. Il vous offre une proposition d'interprétation. Mais le cordon ombilical est coupé. Faites en alors ce que vous voulez! Ne vous laissez pas avoir! Aimez! Détestez! Mais agissez! Et évitez parfois de lire... 

(1) Une phrase d'une rare hypocrisie. «Ne pas être sans intérêt» se situe assez bas dans la hiérarchie du jugement.
(2) On parle bien de paramédical et de para-scolaire. Pourquoi pas du para-universitaire?
(3) Les critiques de certaines revues aussi. Interrogée, une célèbre collectionneuse avouait ainsi acheter l'"Artpress" de Catherine Millet pour les seules images. Elle ne comprenait rien aux textes.

Photo (Kunsthaus Zurich): Une pièce de Fabrice Gygi tirée d'"Europa". Gygi, je tiens à le préciser, n'a pas la grosse tête.

Prochaine chronique le samedi 29 août. Peintre archi-sucré du XVIIe siècle, Carlo Dolci tient la vedette à Florence. Et c'est bien!

 

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