Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/Le luxe, affaire d'initiés ou vulgarité totale?

Luxe. Le mot fait d'autant plus scintiller les regards qu'il possède une connotation fautive. Je m'explique. A notre époque, où l'égalité prime sur la liberté (il y a longtemps que l'on a oublié la fraternité...), il s'agit d'un signe distinctif. Le luxe se veut «exklusiv», comme disent les Germaniques. La chose sous-entend que le nombre des exclus l'emporte de beaucoup sur celui des élus. C'est bon, mais ce n'est pas bien.

Le luxe fait donc rêver, un peu comme les mirages dans le désert. Il n'y a qu'à voir le nombre de revues consacrées aux villas «de rêve», aux bijoux chargés de carats, aux montres dotées de tant de complications qu'il faut renoncer à pouvoir bêtement lire l'heure ou aux champagnes millésimés. La chose ne va pas sans pathétique. Pensez au journaux internes du TGV! Ils vantent aux passagers, dont la plupart ont accompli des efforts désespérés pour voyager au prix plancher (piccolissimo, je connais), des hôtels cinq étoiles, des restaurants trois toques ou des boutiques de fringues où le T-Shirt griffé coûte le prix d'un manteau de fourrure ailleurs (là, j'exagère un peu).

L'important, c'est le prix 

Ce qui caractérise en effet le luxe de 2015, c'est le prix. L'acheteur accepte de payer six ou dix fois la même somme pour à peu près la même chose. Selon les ethnologues, de telles dépenses tiendraient du potlatch. Il s'agit d'un sacrifice d'argent, librement consenti. La contre-partie, car il en existe malgré tout une, se révèle l'entrée d'office dans un club où seule compte la contribution de départ. On est Dior. On se veut Vuitton (et pas en achetant son sac à la sauvette dans le métro de Milan!). On se sent Hermès. Notez que ces firmes, quoi qu'on puisse en penser, vous en donnent pour votre argent. La nom ou le sigle de la marque figure en très gros sur leurs lucratifs produit dérivés. Une visibilité qui n'existait pas dans les années 1950. 

Je crois que j'ai maintenant posé les ingrédients de cette chronique. Le premier est que le luxe se doit d'être en libre service. Une relative nouveauté. Dans les années 1950, toujours, il avait partie liée avec la commande et le sur-mesure. Le client devait attendre. La cliente essayer plusieurs fois. «Je crois que ce serait mieux si on reprenait la couture de deux millimètres.» Le plaisir se trouvait dans cette prolongation du désir, jusqu'à l'orgasme de la possession. Il faut dire qu'à l'époque les grands managers finissaient leur boulot à 16 heures 30 et que des générations de grandes bourgeoises n'avaient rien d'autre à faire (à part un bridge, un cocktail et un dîner) de leur sainte journée.

Signes reconnaissables 

Le second élément du luxe actuel serait l'identification rapide. Un Kelly ou un Birkin d'Hermès se reconnaissent du premier coup d'oeil, comme la triple bague de Cartier ou le tailleur Chanel revisité par Karl (Lagerfeld, bien sûr). Autrement, il y a des lettres agitées face aux passants, comme la muleta sous le naseau du taureau: DG, YSL, Armani, Gucci. Ou alors les semelles rouges (comme par hasard du rouge!) de Louboutin. Nous sommes en effet depuis trente ans au royaume des marques. La preuve, c'est qu'on en a fait ressortir certaines d'outre-tombe, dont Balenciaga. Le nom couvre tout. Justifie tout. Plus personne n'achetant les centaines d'heures de travail d'un artisan, il a bien fallu trouver un substitut. Le sigle. C'est à peine si la matière utilisée importe pour ces symboles de richesse et de réussite. On vend du rêve réalisé d'un coup de baguette magique (ou plutôt de carte de crédit magique). Depuis l'invention du Nescafé en 1938, tout a dû devenir instantanné. 

Pourquoi ce lien aux marques? Vous noterez que la plupart d'entre elles sont anciennes. Prada comme Chanel datent d'avant 1914. Guerlain est apparu en 1823. Dior règne depuis 1947. Le Ritz incarne les années 1900. La plupart des hôtels hors de prix consistent d'ailleurs en montagnes de pierres de taille, à la décoration intérieure refaite tous les dix ans. Les grands restaurants classiques eux-mêmes ont pris de l'âge, sans pour autant se rider. Ils font concurrence aux bistrots branchés, à l'addition phénoménale en dépit du maigre contenu des assiettes. Que voulez-vous? Les nouveaux restaurateurs doivent faire leur pelote. Contrairement au trois étoiles, un bistrot se débranche assez vite.

S'inscrire dans une tradition

La réponse à ce goût du vieux semble simple. Même aujourd'hui, le luxe s'inscrit dans une tradition. Il confère un semblant de respectabilité. Vous vous offrez un siècle d'hôtellerie. Vous mangez où les riches (et parfois même les gourmets) se sont nourris depuis des âges. Mais faites attention! Il existe les adresses vraiment chics... et les autres. Les endroits où il fut être vu et ceux qui vous déclassent. Tenez! Certains cigares font grand genre. D'autres vulgaires. Certains quatre étoiles vénitiens apparaissent plus distingés que certains palaces. Même à notre époque bling bling, les endroits et les choses les plus élégants doivent rester un brin discrets si l'on se veut très star. Il faut une initiation. Un signe de reconnaissance entre élus. Le nom-talisman. J'ai connu (il y a longtemps, c'était dans les années 1960) un vieux monsieur anglais qui servait un scotch «ne s'abaissant pas à faire de la publicité.» 

Dans ces conditions, il existe deux hit-parade. L'un positif, et l'autre négatif. Essayez d'éviter l'impair. Jacques Séguéla affirmait il y a quelques années qu'on a «raté sa vie si l'on ne arbore pas une Rolex à 50 ans.» Il n'a pas vraiment rendu service à la marque de montres. Il l'a rabaissée. Il l'a presque rendue vulgaire. C'est comme la Ferrari rouge. Elle ne méritait pas ça. Vous avez déjà regardé leurs têtes, à certains de ceux qui conduisent une Ferrari, dans les rues de Londres ou de Zurich?  Photo (Reuter). Une image répétée dans le monde entier. Chanel à côté de Dior, de Prada ou de Dolce & Gabbana.

Prochaine chronique le mardi 23 juin. Deux livres de cinéma. Orson Welles et Maurice Tourneur.

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