Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/Le goût est-il avant tout générationnel?

Crédits: Site du Musée Jacquemart-André

Le goût est-il générationnel? Sans aucun doute. Il existe bien sûr des préférences personnelles (enfin, pas pour tout le monde...) et des habitudes nationales. Le fait d'être né à telle ou telle époque n'en crée pas moins une donne. Surtout aujourd'hui, où l'évolution semble de plus en plus rapide. Arrive vite le moment où l'on décroche et où les intérêts se fossilisent. 

Quand cela se produit-il? Assez tôt finalement, à en croire certaines études. La fin de la trentaine marquerait ainsi chez les Occidentaux la fin d'un appétit de nouveautés. Les gens cessent de se passionner pour ce qui se crée de petit ou de grand. Loin d'attendre des évolutions ou des perfectionnements, ils se mettent à redouter le changement. Tout ne peut aller que dans le sens d'une dégradation, ou au moins d'une complication. On connaît le cri du cœur, qui a fini par orner certains T-shirts. «C'était mieux avant.» Notez qu'avec ce qu'on lit dans la presse et ce qu'on voit à la télévision, il est permis de comprendre la chose...

Quand on décroche

Comment la chose se manifeste-t-elle en matière culturelle? Par un arrêt de vouloir coller à l'actualité. Les gens cessent d'écouter de nouvelles chansons (d'où le succès déjà ancien des radios nostalgiques). Ils vont de moins en moins au cinéma, préférant regarder des films «de leur temps» à la télévision ou ailleurs. Ils ne connaissent du coup plus les vedettes faisant en 2016 l'affiche. Je fréquente des gens qui pourraient feuilleter un magazine «people» sans plus connaître personne. Ce n'est pas bien grave. Certains abandonnent même la pratique des «arts vivants» (comme si les autres étaient morts). Des ex-fans de théâtre me déclarent "s'y ennuyer maintenant". D'autres cessent de «suivre» la danse. Ou, quand ils le font encore, c'est pour ne pas rompre moralement avec leurs enfants, puis petit-enfants. La corvée, quoi! 

La chose vaut bien sûr aussi pour les arts plastiques. Il existe du coup des expositions destinées au public d'un certain âge, voire d'un âge certain. Comme le fonds de commerce des musées se révèle plutôt caramélisé (et féminin), la chose masque longtemps les changements profonds du goût. Il se monte ainsi de nombreuses manifestations dédiées aux impressionnistes. Un été entier, régulièrement, en Normandie comme cette année. Il paraît clair qu'elles s'adressent avant tout à des dames ménopausées, souvent effrayées par l'évolution des modes. Il s'agit de les rassurer pendant une heure, si possible prolongeable dans le salon de thé attenant. Le succès d'une institution comme le Jacquemart-André de Paris (et de sa succursale aixoise de la Fondation Caumont) tient en grande partie aux petits gâteaux. La pâtisserie se meurt ailleurs, victime de notre fascination pour le «fit».

Le moderne vieillit aussi 

Les arts décoratifs (je n'ai pas dit le design) sont à mettre dans le même panier que les impressionnistes, avec les bijoux, la haute couture, la peinture du XVIIIe siècle et l'histoire quand elle a le tact de rester aimable (plutôt Marie-Antoinette que la guerre de 14). Le noyau dur de ces formes traditionnelles, qu'on a tendance à situer politiquement à droite, correspond à l'âge de la retraite, avec un public rajeuni par les gays. Mais il ne fait pas se faire d'illusions! Ce qu'on appelle aujourd'hui «le moderne» vise les quinquagénaires, et plus. C'est le monde des faux-semblants. Croire que Picasso ou Dalí demeurent actuels relève du mythe bien entretenu. Ces artistes (même si Dalí finit bien mal...) constituent certes des bases. Ce sont des géants à notre époque de nains. Il n'en s'agit pas moins de personnalités historiques. 

Ce vieillissement du public, pour certains genres, est-il important? Oui et non. Dans certains cas oui. Il retarde la chute. On se rend compte que les amateurs d'une chose tendent à se madériser, puis à devenir mûrs, et enfin vieux. Le remplacement ne s'opère plus. Le nombre de personnes intéressées diminue, et tout un pan culturel finit pas s'étioler. Dans ma jeunesse (vous voyez que je suis aussi concerné!), l'opérette formait un genre vivant, comme la chanson à texte, le ballet classique ou le théâtre joué dans le respect du texte avec les costumes exigés par l'époque. L'opérette s'est retrouvée mise sous perfusion par des subventions. Puis elle s'est limitée aux spectacles de fin d'année archi-familiaux, avec ce que cela suppose d'octogénaires et de nonagénaires. Je me demande si elle survit vraiment. Qui joue de nos jours «L'auberge du Cheval-Blanc»? Mais qui danse aussi «Gisèle», à part des compagnies ex-soviétiques à la recherche de devises occidentales? Le ballet classique ne constitue plus guère qu'une technique de base. Tout passe. Le rock lui-même est en train de prendre un sérieux coup de vieux, à l'instar de ses "dinosaures" septuagénaires.

Le tusnami social 

«Tout reviendra», assurent les optimistes. Pas sûr! Un tsunami social, pour ce qui est des habitudes, a tout balayé depuis les années 1960. Nous ne vivons plus de la même manière. Les abat-jours roses, les nappes blanches, l'argenterie et les chandeliers ont disparu des tables de fête. Les instruments modernes de communication (radio, TV, ordinateurs...) n'ont plus besoin de se cacher. D'ailleurs le mobilier se fait contemporain presque partout. Les gens ont appris à l'aimer, ou alors à ne pas le voir. Seules, les plus anciennes générations restent hostiles au design et continuent à privilégier ce qui se fait à la main. Leur patrimoine, venu de loin. Cet héritage n'aura plus sa place chez leurs enfants, puis petits-enfants. Il suffit de regarder les mensuels de décoration, qui font le goût ou du moins le reflètent. Le comble du luxe, c'est aujourd'hui le vide. Notez qu'on a un mot plus chic pour le dire. C'est «zen». 

Alors, tout reviendra-t-il? J'avoue entretenir les plus grands doutes. Je me sens du coup pris entre mon goût d'origine, en partie inculqué par des parents morts depuis longtemps, et une adaptation nécessaire en tenant compte de mes préférences personnelles. De mes intérêts, si vous voulez. Il me faut jongler. Faire avec. Tenir compte de. Accepter. C'est le prix à payer pour ce pas se fossiliser, même s'il me semble permis de se recroqueviller. Garder des goûts de sa génération, c'est après tout un droit!

Photo (Musée Jacquemart-André): Le salon du thé de l'institution. Image revue et corrigée. L'assistance est généralement plus âgée. En réalité, il n'y a plus une table de libre. D'ailleurs, une file d'attenre se profile souvent devant la porte.

Prochaine chronique le mardi 5 juillet. Le Petit Palais montre à Paris les ateliers d'artistes d'Ingres à Jeff Koons.

 

 

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