Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/Le collectionneur se fait rare aujourd'hui. Le pourquoi du comment

Crédits: DR

Avec novembre, mai constitue le mois des enchères par excellence. C'est celui où tombent les records, du moins les années où le monde se porte financièrement bien. La presse revient alors rituellement sur les spéculateurs d'un marché de l'art dont elle ne considère, avec une consternante myopie, qu'un seul pour-cent. Celui du très haut de gamme. Je vous le répète souvent. Tout ne va en réalité pas si bien que ça. De plus en plus de choses restent sur le carreau. Les ventes fourmillent d'invendus. On les appelle cruellement des «ravalés». Quant aux marchands et galeristes, ils tendent toujours davantage à baisser le rideau. Fin de partie. 

On a longtemps imputé les modes. J'ai ainsi lu de nombreux articles sur les meubles anciens, qui partent de plus en plus mal sauf quand ils se révèlent exceptionnels. «Plus adaptés au goût actuel.» D'autres secteurs ont été déclarés sinistrés depuis, comme l'argenterie, les tapis, le gros des livres ou la majeure partie de la gravure (je pense notamment aux lithographies modernes, si prisées dans les années 1960). Là comme partout, le marché serait devenu «très sélectif», comme on dit depuis plus de trente ans. Les projecteurs se sont avant tout vus braqués jusqu'ici sur l'art ancien. «Il ne touche plus les jeunes générations.» La phrase est devenu une antienne. Il semble plus difficile d'admettre que la majeure partie de la création actuelle intéresse peu, du moins sur le plan des achats. Alors qu'elle trouvait encore de solides débouchés dans les années 1950, la production contemporaine, toujours plus torrentielle, ne trouve pas facilement preneur. Sauf pour quelques grands noms. Qui acquiert aujourd'hui des créateurs romands émergents pour les installer chez lui? Et que font ceux-ci de leurs invendus? Recyclage? Poubelle? Ces questions sacrilèges poser finissent par donner le vertige...

Manque de boulimiques 

Où se situe le problème? A mon avis où on ne l'attendait pas. Contrairement à ce qui se répète partout, le nombre des collectionneurs va diminuant. Il a littéralement fondu depuis un demi siècle. On ne s'en est longtemps pas rendu compte. Normal. Les générations âgées continuaient sur leur lancée. Elles occupaient le terrain. Il a fallu que celles-ci se calment, puis disparaissent, pour que le manque devienne évident. Il ne subsiste plus en 2018 qu'une poignée d'éclectiques, susceptibles de s'intéresser à tout. Et encore moins de boulimiques, entassant à qui mieux mieux. Le marché ne s'assèche du coup plus jamais. Il y a partout des trop-pleins. Les nouveaux collectionneurs se font toujours plus rares. Crise des vocations, comme pour les couvents! 

La chose n'est pas qu'une question de goût. Elle tient à la société contemporaine. Les jeunes arrivent plus tard sur un marché de l'emploi embouteillé. Saturé. L'idée de carrière a quasi disparu. Dès 50 ans, âge où un collectionneur se montrait jadis le plus actif, la porte de sortie menace. Licenciement. L'avenir se fait sombre, ce qui n'est pas favorable aux petites folies. De plus, je connais bien des avocats, médecins ou autres dont les fils et les filles gagnent moins d'argent qu'eux quand ils ne sont pas à leur charge. Parler de paupérisation me semble encore excessif, mais il y a de ça. La vie professionnelle exige en plus aujourd'hui une constante mobilité, ce qui eut naguère paru impensable. Autant dire qu'il faut vivre léger, le regard tourné vers l'extérieur. Et donner de sa personne. Le temps laissé à l'épanouissement culturel se restreint. Or on n'achète en principe que ce qu'on connaît. Du moins un peu.

Virtualisation 

Serait-ce là tout? Non. Le grand vertige actuel est comme chacun sait la virtualisation. Or il n'existe rien de plus concret, voire à la longue de plus pesant qu'une collection. On vit au mieux avec. Au pire englouti par elle. C'est du poids. C'est de la place. C'est de la poussière. Il s'agit en plus, avec le temps, de lui trouver un repreneur. Cela devient ainsi la pensée obsessionnelle des amateurs guettés par le grand âge. Que faire d'autant de choses? Les enfants n'en veulent en général pas. Ils préfèrent se partager de l'argent. Certains parents entrent dans le jeu, organisant la dispersion de leurs biens. D'autres s'y refusent (1). La plupart d'entre n'ose aborder la question (2). C'est qu'il y aura fatalement des restes. Une maison d'enchères opérera un tri sévère. Les musées ne prennent pas tout, même en cadeau. Loin de là. Cela fait que bien des gens arrêtent de collectionner faute d'héritiers (3). Autant d'acheteurs en moins... 

Mais, pour en revenir au virtuel, l'immatériel a bel et bien créé une nouvelle mentalité. L'important n'est plus d'avoir pour de vrai. De posséder. Une image suffit. D'où cette demande, qui eut jadis semblé incongrue, d'oser photographier cher un marchand. On n'a jamais été aussi près du «musée imaginaire» que défendait en son temps André Malraux. La chose explique finalement en partie que des objets devenus très bon marché ne trouvent plus preneur. Il devrait, en bonne logique classique, y avoir commercialement un «rush». Eh bien non! Mais peut-être sont-ce en fait la culture et la curiosité qui manquent de nos jours. Ce n'est pas pour rien qu'on désignait jadis les collectionneurs comme des «curieux» et que les œuvres passaient pour des «objets de curiosité». Que voulez-vous? Sans jouer aux vieilles barbes, l'originalité ne forme pas la caractéristique majeure des jeunes générations. 

(1) Je connais une femme de caractère disant à qui veut bien l'entendre que ses «enfants ont un goût de chiottes.» «Si je continue à acheter, c'est rien que pour les emmerder.»
(2) A tort peut-être. Une octogénaire de mes relations a fait un tour de table. Ses enfants, aujourd'hui dans la cinquantaine, vendront. «Mais nous garderons les plus beaux tableaux en souvenir de toi.» La dame m'a avoué avoir été très touchée par cet attachement personnel.
(3) J'en connais aussi qui ont cessé leur activité parce que leur collection a perdu de sa valeur vénale. C'est comme s'ils avaient fait un mauvais placement. Drôle de raisonnement!

Photo (DR): L'image classique de la collection depuis le XVIIe siècle. Un entassement.

Prochaine chronique le lundi 21 mai. Photo à Bienne et à Arles.

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