Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/La Suisse compte 1140 musées. N'est-ce pas beaucoup trop?

Crédits: Site du Musée de la machine à coudre et des objets insolites

Je me demandais combien il y en avait. Maintenant, je sais. Une «carte blanche» du dernier numéro (1) du bulletin des «Musée lausannois», paru en ce mois de juillet, donne le chiffre. Comme l'article est signé par Nicole Minder, la nouvelle cheffe du service des activités culturelles, il me semble fiable. Eh bien, la Suisse compte 1140 musées! Un chiffre énorme. Monstrueux. A titre de comparaison, la France n'en possédait que 1316 au 9 janvier 2016. «Labellisés» tout de même. Il faut toujours s'entendre sur ce que recouvre le mot. Comme ceux de «galerie d'art», du reste. 

Evidemment, tous ne montrent pas des tableaux ou des sculptures. Le gros du troupeau est «thématique ou technique». Rien là de surprenant. Dans un monde bougeant toujours plus vite, un peu d'immobilité s'impose. Plus encore que les pays voisins, parce qu'elle en possède les moyens financiers, la Suisse tend donc à se fossiliser. Une tendance qui inquiétait déjà Michel Thévoz, alors conservateur de la Collection de l'art brut, dans les années 1980. Ce trublion professionnel voyait déjà le moment où le pays entier, mis sous cloche, deviendrait un immense musée. Pas étonnant, dans ces conditions, d'apprendre que Vaud totalise aujourd'hui 96 institutions en tous genres, dont 9 seulement sont cantonales.

Un pour 7000 habitants

Il y a là des extravagances. Rien d'étonnant à cela. Si je prends un point de comparaison, l'Italie possède bien un musée du tire-bouchon à Barolo (Piémont), un du brigandage à Itri (Latium) ou un de l'épargne à Turin. Des micro-institutions passant pour être ouvertes tous les 32 du mois, vu la réputation que traîne la Péninsule. En Suisse, il n'en va (en principe) pas de même. Si Nicole Minder précise que chacun d'eux fait travailler «moins de dix personnes à temps plein», ce qui paraît tout de même gigantesque, disons qu'il faut au moins un homme ou une femme à même d'assurer une présence. Des cas où il y aurait un visiteur... 

Si le nombre d'institutions va croissant (avec parfois des gros machins comme Chaplin's World, qui vient d'ouvrir avec une bonne dizaine d'années de retard au dessus de Vevey), une question lancinante se pose en effet. Existe-t-il assez de public pour 1140 musées en Suisse, soit un pour 7000 habitants? La réponse semble hélas non. Bien sûr, les résultats sont revus à la hausse. Certains conservateurs proposent du reste parfois de donner «les vrais chiffres», ce qui a tout lieu d'inquiéter. Notons cependant que la Suisse n'a pas adopté la politique du gros mensonge, comme parfois la France. Si les visiteurs de Pompidou Metz ou surtout du Louvre de Lens sont bien dits «en baisse», ils possèdent à mon avis chacun dix pattes en franchissant le portique de sécurité.

Baisse globale de fréquentation?

Comment la chose est-elle possible? Parce que l'augmentation exponentielle du nombre des musées, comme celle des festivals et des livres, est sans commune mesure avec celle de la demande. Certaines personnes du sérail (qui préféreraient se faire couper la main plutôt que de donner leur nom) pensent même que le boom du public est non seulement terminé, mais que ce dernier tend aujourd'hui à décroître. Il suffit de regarder les chiffres du Louvre, qui a frôlé les dix millions par an. Chaque exercice amène une baisse. Elle peut sembler circonstancielle. Il n'en va pas moins que le total diminue. On était à 8,7 millions seulement en 2015. Et encore la foule se concentre-t-elle toujours davantage sur le médiatique. Quid des petits établissements situés loin de tout? 

Il est possible de croire à ce propos les statistiques, plutôt rassurantes. Il semble aussi permis de se fier à son nez. Nombreux sont les musées que j'aurai visité seul, ou presque. Quand ils proposaient une exposition importante, celle-ci accueillait certes son flux, mais les salles permanentes ressemblaient à un désert de Gobi climatisé. Nicole Minder parle d'un «mouvement effréné». Il serait peut-être temps d'y mettre un frein. Le «besoin de nouveauté» ne doit pas aller jusqu'à créer des institutions vides de sens. Pour un succès, comme Soulages à Rodez, que de bides! Ouverte en décembre 2013, la Fondation Pierre Arnaud de Lens (un autre Lens, en Valais cette fois) a dû «réduire la voilure» en février 2016. Les 100.000 visiteurs prévus chaque année ne sont pas venus...

Médiatiser pour renouveler

Il semble désormais clair qu'il faudra fusionner, regrouper et parfois même supprimer. Le problème s'est déjà posé à Winterthour. Il faut dire que la Fondation Kern et Briner, par ailleurs remarquable pour la peinture ancienne et la miniature, accueillait moins de 1000 visiteurs par an, soit deux ou trois par jour. D'autres morts semblent programmées, faute de réponse publique. Les pessimistes pensent même que la visite muséale est générationnelle, comme le disque 33 tours ou le livre papier. Nos petits-enfants auront passé à autre chose. 

Nicole Minder voit un aspect positif à cette offre démesurée. Celui d'accroître la médiation culturelle. «Elle sensibilise des tranches nouvelles de la population.» Moi, je veux bien. Mais la médaille a comme toujours deux faces. La première, très noble, vise à l'accessibilité universelle de lieux supposés intimidants. Chacun a le doit d'y trouver sa place, et il faut commencer avec les classes d'école. Le revers est le remplissage. Ce public, dit «captif», sert à remplir les salles en justifiant du coup les coûts abusifs de construction et les subventions de fonctionnement. On n'a jamais autant dépensé pour les musées que dans les années 1900-1914, dates où ont été édifiés le MAH genevois ou le Kunsthaus zurichois. 

Alors, avant d'ouvrir encore un musée en Suisse (je ne parle pas ici de ceux qui s'agrandissent), peut-être faudrait-il retourner sept fois ses billets de banque dans son porte-monnaie. Davantage encore si l'on compte inaugurer un jour sa fondation privée... Trop de musées ont sans doute tué le musée.

(1) Dernier à tous les sens du terme. La parution papier de de bisannuel est suspendue dès 2017.

Photo (Site du musée): Une vue du Musée de la machine à coudre et des objets insolites. Mais oui! Il existe.

Prochaine chronique le samedi 23 juillet. John Armleder parle. Le livre d'entretiens vient de paraître.

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