Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/La France perd ses cafés. Une image s'en va

Crédits: Eric Feferberg/AFP

La manchette est catastrophiste, comme toujours. Les quotidiens survivent aujourd'hui en distillant chaque jour de nouvelles angoisses. Avec «Le Parisien» du mercredi 20 janvier, il n'était pourtant question ni de Daech, ni de l'économie chinoise, ni d'une nouvelle pandémie à venir. «Il faut sauver nos bistrots». Voilà au moins du concret pour les Français. Pour les touristes aussi, du reste. Les visiteurs asiatiques n'imaginent-ils pas, en posant le pied à Roissy, débarquer dans le monde enchanté d'Amélie Poulain? 

Il faut dire que les chiffres publiés semblent incroyables. Dans les années 1900, il y avait environ 500.000 troquets dans le pays. Leur nombre avait régressé à quelque 200.000 vers 1965. Fin 2014, il n'en subsistait que 34.669, et l'érosion continue. Le pays compte en moyenne 500 comptoirs de moins chaque année. J'éprouve de la peine à croire. Il faut dire que je reste en ville, dans des îlots moins touchés. Les fermetures concerneraient avant tout les villages. La plupart d'entre eux ne possèderaient plus aucun café. Il va falloir hélas que je quitte maintenant ce prudent conditionnel. Les chiffres se révèlent hélas très précis. Sur 36.664 communes, 26.045 n'ont plus de bistrot. Ou, si vous préférez, seules 10.619 en possèdent encore un. Une tragique minorité.

La fin d'une sociabilité 

Pour les intéressés, une sociabilité s'en est allée. Souvent très loin. Certaines régions étant plus touchées que d'autres par le phénomène, une commune sans café se retrouve généralement entourée d'un véritable désert de la soif. C'est le cas dans tout l'Est du pays. Moins de 15 pour-cent des villages en conservent un du côté de Metz, Strasbourg, Dijon ou Besançon. L'exemple contraire serait formé par la Bretagne et la fontière belge, où plus de 40 pourcent des communes maintiennent un débit de boissons. Certaines en gardent même deux, tandis que la région parisienne en concentre énormément (à peu près 1300), ce qui amplifie encore le déséquilibre. 

Que faire? L'enquête du «Parisien» suggère bien sûr des aides financières, par la bouche d'une sociologue. «Subventionner les bars me semble légitime», explique Josette Haléguoi, qui a publié au Cherche-Midi en collaboration avec Rachel Sauterne (chic, un nom de vin rouge!) un livre intitulé «Une vie de zinc». «Le bar forme souvent l'unique lieu où l'on peut fréquenter des gens issus de milieux très différents. Et puis il reste aussi un endroit de catharsis où dire son ras-le-bol.» Mieux que le curé et le «psy» réunis, en somme. Il s'agit enfin d'un endroit public où se réalise l'intégration. Comme le pub britannique où le bar japonais. Je me souviens à ce propos de «L'éperon doré», un beau roman de l'Américaine Dawn Powell paru en 1962 (1). Le conseil donné à un jeune provincial arrivant à New York était de bien choisir le bar dont il ferait son quartier général.

Quid des jeunes générations?

Il existe en fait plusieurs manières de considérer l'affaire. L'angle social n'est pas si simple que ça. Il faudrait savoir si la disparition est simplement économique (un café n'est plus rentable en 2016) ou si sa fréquentation décline avec l'arrivée des jeunes générations. Car il ne faut pas se faire d'illusions! Des adolescents bourrés de McDo et de Starbucks ne sauraient développer les mêmes habitudes. Propres aux aînés, celles-ci deviennent au fil des ans minoritaires, puis résiduelles. On a ainsi vu disparaître le restaurant avec nappes en papier, sur laquelle le serveur traçait d'addition. Les plats de gratin, que le personnel distribuait à la louche dans les assiettes, font depuis longtemps partie du passé culinaire. Les salons de thé eux-mêmes ont vécu, avec leurs employées en uniforme rose convoyant des chariots de pâtisseries. Il n'y a plus de bourgeoises à occuper l'après-midi... 

Ces changements demeuraient jadis si lents qu'ils en devenaient imperceptibles. Tout va aujourd'hui très vite. Trop, sans doute. Chacun sent que le monde change, et les gens détestent les mutations à partir d'un certain âge. Notez que l'imagerie populaire aussi aime l'idée d'une permanence. L'image de Paris en reste ainsi aux photos en noir et blanc de Robert Doisneau, de Willy Ronis ou d'Izis. Des clichés (à tous les sens du terme) remontant aux années 1950. La modernité, tant voulue par un homme comme Georges Pompidou, ne sied apparemment pas à la capitale. Il n'y a qu'à voir les (légitimes!) polémiques survenant chaque fois qu'on parle de démolir une façade haussmanienne.

Une résidence secondaire

Forme de sociabilité remontant ici au XVIIIe siècle (la Révolution s'y est largement faite à partir de 1789), le café semble ainsi dans les gènes français (2). Même un dessinateur aussi anti-conformiste que l'Américain Robert Crumb, émigré en Provence, s'en fait le chantre. Cette résidence secondaire (avant l'hôpital, à partir du quatrième âge) reste liée à la vie de tous les jours. Le café a du coup envahi le cinéma, des films de Julien Duvivier avant la guerre à ceux de Claude Sautet dans les années 1970. Comment réunir autrement les personnages dans le même cadre? Sa fin dans la vie réelle renforcerait l'idée d'un monde devenant toujours plus autiste (via les tablettes) et froid. Garçon, un grog bien chaud pendant qu'il en est encore temps! 

(1) Le livre a été traduit en 2003 et publié par Quai Voltaire.
(2) Il est aussi dans les gènes des Italiens comme des Viennois.

Photo: Un zinc classique. Ils sont aujourd'hui toujours moins nombreux en France.

Prochaine chronique le mardi 26 janvier. Le canton de Vaud montre ses jeunes artistes à Lausanne.

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