Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/La culture actuelle subit la tyrannie des chiffres

Bingo! En mai 2015, un Picasso, même pas fondamental, «Les femmes d'Alger I», se vend 179 milions de dollars à New York. Record du monde! Notez que c'est tout de même moins effarant que les 141 millions obtenus pour le bronze de Giacometti, une pièce qui constitue donc un multiple. Bravo! Fin juin 2015, la Fondation Beyeler clôt son exposition «Gauguin» avec 370.000 visiteurs. Une fréquentation énorme pour la Suisse. Notons du reste, pour comparaison, que les 913.064 billets vendus en 2010-2011 par le Grand Palais parisien pour «Monet» restent tout à fait exceptionnels. 

Pourquoi rappeler ces chiffres bien connus? Parce que nous vivons désormis sous leur tyrannie. Tout se voit désormais quantifié. Le succès se mesure en nombres à six, sept chiffres, voire plus. Les bides se voient sanctionnés à la même aune. Il n'existe plus d'échecs honorables, ni même de succès d'estime, ce qui sur le plan comptable revient au même. Quand les choses se passent mal, c'est le silence radio. Vous noterez que les sites de certaines maisons d'enchères, quand elles publient leurs résultats, sautent les lots invendus. Ils n'existent pas.

Les folies de l'architecture 

Revenue parmi les arts majeurs, l'architecture vit aussi de records. C'est à qui dépensera le plus, même s'il doit y avoir pour ça des arrêts de chantiers, comme aux deux Philharmonie de Paris et de Hambourg. On reste étonné que la Fondation Vuitton n'ait pas mis en avant le prix du bâtiment de verre et d'acier dressé par Frank Gehry au bois de Boulogne. Notez qu'il s'est tout de même trouvé des gens pour en estimer les coûts à 500 millions d'euros. Le Rijksmuseum d'Amsterdam a bien sûr, lui, dû publier la facture au moment de sa réouverture après dix ans d'attente en 2013. C'est 385 millions, mais les architectes espagnols n'étaient pas encore arrivés alors au bout du bout. Une fin qui se révèle à vrai dire interminable. 

Voulez-vous du cinéma? Là aussi l'explosion des coûts tient davantage la vedette que les acteurs. Un site donne la liste des films à plus de 200 millions de dollars. Il s'agit d'estimations. Quand on aime, on ne compte pas. Le record actuel resterait celui d'«Avatar», en 2009, avec 387 millions, suivi par le laborieux «Pirates des Caraïbes: Jusqu'au bout du monde», sorti en 2007. Trois cent. Pour donner une idée de l'inflation, «Titanic» (du même James Cameron, qui a donné plus tard «Avatar») n'avait coûté que 200 millions en 1997. Quelle esccalade avec le temps! Erich von Stroheim avait scandalisé tout Hollywwod, en 1921, en dépensant plus d'un million de dollars pour «Folies de femmes», qui est au moins devenu pour ce prix un classique du cinéma muet. Chacun pensait alors qu'on en resterait là.

L'unique critère possible 

L'étalage du fric, l'obsession du nombre forment en fait des phénomènes récents. Il y avait peu de grandes expositions chaque année, avant 1970. Les nouveaux musées ne constituaient pas alors les cathédrales des temps modernes, ce qui les oblige à devenir de nos jours des parcs à thème hautement rentables. Les enchères se sont longtemps déroulées entre initiés, les marchands prenant ensuite le relais. On rirait aujourd'hui en publiant les records des années 1950 et 1960. Je vous rappellerai juste que quand l'impérieuse Dominique Walther avait acquis une nature morte de Cézanne en 1952 pour 33 millions d'anciens francs, on avait crié au fou, ou plutôt à la folle. Le public n'avait plus vu ça depuis les années d'avant la guerre de 14, qui avaient déjà été caractérisées par des hausses continuelles, et du coup médiatisées. 

Faut-il s'inquiéter de l'actuelle tyrannie des chiffres? Oui dans la mesure où ils sont devenus l'unique critère. Il n'est pas sain qu'il existe, pour les artistes contemporains, une cote dégressive faisant d'eux des gagnants (du moins pour le moment) ou des «loosers». Vous êtes premier, ou trois-cent-septième, ou hors classement, ce qui n'est pas bon signe. Voilà qui encourage l'esprit spéculatif, ou tout au moins des choix moutonniers et rassurants. Il est de même dangereux que les records aux enchères soient préparés non seulement pas des matraquages publicitaires, mais grâce à des garanties versées aux vendeurs. Pour le Picasso, par exemple, Christie's avait promis plus de 120 millions, quoiqu'il arrive. On se souvient que Sotheby's a failli couler, à la fin des années 1980, avec des telles embrouilles.

Petits chiffres sans importance 

Et les musées? Est-il bon qu'ils sacrifient aujourd'hui tout, et en particulier leur vrai public, pour augmenter sans cesse leurs chiffres d'entrée? Une manie qui ne concerne il est vrai que les plus célèbres. Au Louvre, à la fin de chaque année, on tremble autant qu'au CAC 40 au moment des crises financières majeures. Et si l'on «faisait», par hasard, moins de monde que l'an dernier? Faut-il vraiment aussi que les grandes expositions ressassent toujours les mêmes thèmes (et les mêmes noms) pour arriver à des résulats satisfaisant les sponsors? 

Pour les «loosers», moins de problèmes. La tyrannie des chiffres signifie, a contrario, que tout ce qui ne tient pas du «block buster» ne sera vu par personne, ou presque. La chose vaut bien sûr pour les beaux-arts. Elle se généralise sur le marché de l'art, où le moyen de gamme devient invendable. Elle apparaît caricaturale au cinéma. Combien d'entrées fait un petit film, sorti à la sauvette dans une ou deux salles parisiennes, grandes comme des placards à balais? A mon avis moins de mille. Heureusement que le septième art n'obéit pas à la même logique (l'audimat) des chaînes de télévision. A la TV, tout tient aux parts de marché qui, contrairement aux tranches de gâteau, donnent rarement des produit comestibles. Photo (DR): La vente, en mai, du Picasso chez Christie's New York.

Prochaine chronique le jeudi 16 juillet. "Klee-Kandinsky" au Zentrum Paul Klee de Berne.

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