Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/ L'orthographe fait-elle partie des beaux-arts?

C'était il y a quelques années, lors d'une conférence de presse pour lancer à Genève les «Journées du patrimoine». Un conseiller d'Etat, aujourd'hui passé dans les poubelles de l'Histoire, prenait la parole. Il eut soudain une envolée. «Cet homme est un héraut de l'architecture. Je ne dis pas h-e-r-os (il épelait), mais h-e-r-o-t (il épelait à nouveau).» Consternation dans la salle. Moment de gêne chez l'élu. «Ma langue a peut-être fourché.» 

Que reste-t-il aujourd'hui de l'orthographe? Pas grand chose chez les plus jeunes. «Mes élèves, qui sont de grands adolescents, écrivent avec une faute par mot, ou presque», déplore un enseignant genevois au bord de la retraite, qui se sent le gardien du Temple. «Je vois là le manque de concentration caractérisant les générations actuelles, où chacun fait trois choses en même temps. Mes étudiants peuvent voir vingt fois le mot écrit correctement sans mémoriser pour autant la forme exacte.» D'où des flottements, plus ou moins graves. Il suffit de voir, chaque jour, la fantaisie avec laquelle sont écrits les menus tracés à la craie devant les restaurants.

Une notion lente à s'imposer 

Valeur absolue («Je cesse de lire dès que je vois une erreur», m'a récemment confié un intransigeant), référence culturelle, critère social, l'orthographe a pourtant mis du temps à s'imposer dans les régions francophones. Les gens du XVIe siècle rédigeaient leur texte n'importe comment, avec un flot de consonnes inutiles. L'âge classique a voulu mettre fin à cette anarchie. Il y a eu le poète Malherbe, puis l'Académie française et enfin le dictionnaire de Furetière au XVIIe. Le XVIIIe connut sa réforme de l'orthographe. Voltaire eut préféré une révolution. Il trouvait que l'écriture s'encombrait encore de lettres superflues. La logique s'y voyait en plus rarement respectée. 

Mais la machine s'était crispée. La dernière grande mise au point de l'Académie française date de 1835, alors que Guizot servait de ministre de l'enseignement à Louis-Philippe. On en resta là, en dépit de multiples projets. Plus question de toucher à ce monument de la culture française. Chaque initiative se vit balayée par de vieilles barbes (qui n'étaient donc pas des «hipsters»). Les suggestion restèrent lettre morte. Notez que les choses ne se sont guère mieux passées en Espagne ou en Allemagne, où la langue tend pourtant à éclater aujourd'hui sous la pression indépendantiste (l'Espagne) ou la dialectisation forcenée (l'Allemagne et la Suisse alémanique).

Le temps des dictées 

Pendant la période allant de 1840 à 1968, une orthographe figée a pu se voir maintenue à coup de dictées à Paris, en province et même en Algérie. Depuis, c'est la débandade. Seule une école contraignante pouvait former chez les garçons de bons fonctionnaires et chez les filles de parfaites secrétaires. A chaque décennie, l'écriture s'éloigne davantage du modèle de l'Académie. Regardez aujourd'hui les courriels, les SMS ou interventions dans les blogs. On en est revenu à la situation des années 1660. Si les lettres se lisaient alors à haute voix, c'était pour enfin comprendre. Certaines grandes dames ne savaient même pas séparer les mots les uns des autres... 

L'orthographe n'en garde pas moins son rôle sélectif. Oh, moins qu'avant! Il a fallu diminuer les exigences. Il n'en subsiste pas moins une sorte de club, formé par les «sans-fautes». Ses membres regardent de haut les analphabètes. Pour eux, l'erreur dans cet ordre classique, voulu inamovible, ressemble un peu à la crotte de chien venue tacher un tapis d'Aubusson. L'effet de perfection voulu se retrouve anéanti. Les exceptions à la règle (tous les mots issus de «char» s'écrivent avec deux «r» sauf «chariot») leur semblent faire partie de la beauté de la langue. Les accords de participes tiennent selon eux de la virtuosité. L'orthographe constitue à leur yeux une forme d'esthétique. Elle suppose une longue formation. Il faut la mériter. Mais, après tout, on ne devient pas peintre en un jour. Il faut des années avant de pouvoir participer aux concours d'orthographe!

Les errances de l'enseigment 

Alors que l’enseignent tangue comme un bateau ivre (qui n'est hélas pas celui de Rimbaud) depuis maintenant quarante ans, reste à savoir combien de temps l'orthographe momifiée pourra tenir (1). Le fossé s'élargit entre la forme exacte, mais compliquée, et l'usage qu'en font les gens. Il est à la mesure de la fracture sociale et du conflit entre les générations. Il correspond aussi à une perte du vocabulaire et de syntaxe. Beaucoup de phrases restent en suspens. Les gens s’expriment avec toujours moins de vocables différents, même si je dois saluer l'effort des administrations pour inventer sans cesse des mots de leur cru et des expressions défiant le bon sens. Des paroles généralement lénifiantes. Il ne faut pas faire de vagues. Il y en a déjà assez comme ça! 

Si j'écris aujourd'hui cette chronique, c'est bien en forme de réponse. Il se trouve toujours des gens pour me signaler les coquilles dénichées dans ce blog. Il semble y en avoir passablement... Je rétorquerai qu'on reste toujours son pire relecteur. Ou vous faites la chose à chaud, et l’œil ne remarque rien. Ou vous les faites à froid, et vous avez envie de tout récrire, voire même de dire le contraire. J'en ai pris mon parti. J'envoie mes texte. Et advienne ce que pourra! 

(1) Les partisans du ludique vous diront qu'il faut rendre la chose joyeuse. Pour eux, l'orthographe devient un jeu d'enfants. Si au moins c'était vrai!

Photo (DR): L'orthographe tient du grand jeu de hasard historique.

Prochaine chronique le vendredi 12 juin. Les céramistes suisses actuels exposent à l'Ariana genevois.

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