Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/ L'héritage de la royale duchesse d'Albe

Nous sommes le 5 octobre 2011 à Séville. Folle de joie, la mariée jette ses chaussures et danse le flameco sur le tapis rouge tendu devant l'église. Il ne s'agit pas de "La comtesse aux pieds nus", façon Ava Gardner, mais de la femme la plus titrée du monde. Une quinzaine de fois "Grande d'Espagne", la duchesse d'Albe l'emporterait en noblesse sur la reine d'Angleterre elle-même. Elle ne descend cependant pas (en s'accrochant un peu aux branches de l'arbre généalogique, il est vrai..) comme la Britannique de Guillaume le Conquérant, XIe siècle, mais du bourreau des Flamands, XVIe siècle. Voilà qui fait une fâcheuse différence. 

Cayetana s'estime au-dessus de ce genre de compétition. Ce 5 octobre, elle est heureuse. A 85 ans, cette championne du monde de la chirurgie esthétique avec la mondaine américaine Jocelyn Wildenstein et la chanteuse italienne Ornella Vanoni, épouse l'homme de son coeur. Un roturier sans le sou. Il lui a fallu des années de luttes contre ses six enfants d'un premier lit pour y parvenir. Si ces rejetons reprochent à la vieille dame indigne son absence de pudeur physique, eux ne brillent guère par la pudeur morale. Ils veulent l'héritage, et tout de suite. Il pourrait autrement finir dans de mauvaises mains, celles du veuf en puissance. Il faut dire que la fortune des Albe, selon les différents calculs, se situe entre 800 et 3,5 milliards d'euros.

Un véritable musée privé

Pourquoi "veuf en puissance"? Parce que l'élu à vingt-cinq ans de moins que la duchesse, qui vient effectivement de mourir jeudi dernier, à 88 ans. Un écart d'âge et de conduite à la fois . Notez que la dame y est habituée. Après la mort d'un duc subalterne (c'est elle qui est en fait duchesse), épousé en grandes pompes dans l'Espagne en ruines de 1947, elle avait déjà conclu des noces avec son ancien confesseur. Un Jésuite qui s'était défroqué. On comprend que les journaux "people" de l'après Franco aient fait une star de cette aristocrate si tapageuse. A côté d'elle, Isabel Preysler ou Isabel Pantoja (qui est entrée en prison le 21 novembre 2014) font pâle figure. 

Descendante de la duchesse d'Albe peinte par Goya (à qui elle aurait plutôt inspiré un tableau du genre des "Vieilles"), portant le même prénom qu'elle, Cayetana, la duchesse d'Albe avait commencé plutôt sagement sous le franquisme. On ne plaisantait alors pas avec la morale. Elle avait hérité en 1953 des titres et des biens familiaux. Il s'agissait notamment pour elle de rebâtir le Palais Liria de Madrid, détruit par les bombes lors de la Guerre civile. Un immense édifice néo-classique doté d'un parc en pleine ville. Un musée privé aussi, où Titien côtoie Rubens et bien sûr Goya. La principale collection privée espagnole, dans un pays où les nobles tendent plutôt à vendre, comme en Angleterre.

Un symbole de l'après Franco 

C'est progressivement que la dame a jeté sa gourme, en même temps que le pays. Elle en est du coup devenue l'un symbole, décrit comme tel par les sociologues. Si la bourgeoise lui reprochait de trop toucher de subventions européenne pour ses domaines agricoles, le petit peuple l'adorait. Elle le vengeait de l'establishment. Son troisième mariage, même s'il ne battait pas le record de Joan Collins (trente-deux ans de plus que son époux actuel!) était une revanche pour les humbles. Elle avait choisi un petit fonctionnaire et cela fonctionnait. Il l'avait prise après qu'elle a partagé sa fortune entre ses six bébés requins. C'était bien une histoire d'amour. 

Quatre-vingt mille personnes ont donc été voir la dépouille de Cayetana à Séville. Il y avait 20.000 Espagnols devant l'église pour les obsèques. Pas besoin de demander un congé. Séville avait dérété un jour de deuil national. Les enfants de la défunte étaient là. La famille royale représentée (1). Le veuf laissait couler ses larmes. Un spectacle que l'on ne reverra pas. Chacun réalise que l'événement marque la fin d'une époque. Ce genre d'excentrique semble difficile à reproduire. L'autre personnalité de choc ibérique, Luisa de Medonia Sidonia ("la duchesse rouge") a déjà disparu en 2008. Cette républicaine avait fait de la prison sous Franco. Elle avait épousé sa compagne sur son lite de mort. Une autre jusqu'au-boutiste...

Une époque révolue

On peut d'ailleurs se demander si les temps des figures plus grandes que nature n'arrive pas au bout partout. Dans la noblesse en tout cas. La française, fauchée, baigne dans l'eau bénite et la pensée petite-bourgeoise. L'anglaise s'est reconvertie dans les affaires financières ou la gestion de grands domaines. En Allemagne, même Gloria von Turn und Taxis ("Die wilde Prinzessin Gloria") s'est calmée. La "dolce vita" italienne appartient à une autre époque. Il n'y a plus de princesse Marina Lante della Rovere, se prostituant pour payer la cocaïne de son amant peintre avant d'en faire un livre, puis s'agitant théâtralement pour PETA, la défense des animaux. Faut-il le regretter?

(1) On ignore leur tête quand ils ont appris que maman demandait à se voir incinérée, pratique fort peu catholique, et en voyant l'inscription exigée pour sa tombe. C'est: "Elle a vécu comme elle a voulu."

Photo (AP): La duchesse d'Albe. Une figure proche de Goya.

Prochaine chronique le mardi 25 novembre. rembranst âgé à Londres. L'événement. Et pour une fois, il ne s'agit pas là d'un vain mot.

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