Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/Haro sur les mots incorrects au Rijksmuseum!

Crédits: Rijskmuseum Amsterdam

La nouvelle a paru fin décembre, entre l'arbre de Noël et le foie gras (1) du Nouvel-An. Aussi a-t-elle passé un peu inaperçue. Il s'agit pourtant là d'un fait de société. Le Rijksmuseum d'Amsterdam a commencé à changer des milliers de cartels posés à côté des œuvres de sa collection. Il y a déjà eu 8000 modifications. On parle d'un total de 220.000 ce qui semble délirant, même si le musée, rouvert en avril 2013, apparaît exceptionnellement riche. 

De quoi s'agit-il? Eh bien, le projet conduit par Martine Gonsselink et comme il se doit approuvé par le Comité de déontologie de la Communauté muséale mondiale vise à fait disparaître toutes les dénominations jugées «offensantes». Il y en a aujourd'hui 23, mais la liste va sans doute s'allonger. Ont ainsi été bannis les mots «nègre», «esquimau», «hottentot», «mahométan», «nain» et même «sauvage» (pauvre Rousseau, lui qui rêvait du «bon sauvage»!). Ils ont disparu des étiquettes à une seule exception. Si le mot a été choisi par l'artiste, et non par une collectionneur ou un donateur, il se voit indiqué en dessous du nouveau titre. En plus petit, évidemment.

Plaintes de visiteurs 

Le Rijksmuseum a déclaré avoir agi à la suite des plaintes de visiteurs. Se défendant comme un beau diable, ou plutôt comme une belle diablesse, Martine Gosselink refuse absolument l'idée d'avoir agi pour se soumettre à un quelconque «politiquement correct». Nous sommes donc priés de la croire. Elle dit avoir surtout pensé aux immigrés vivant aux Pays-Bas, où il y a un million de personnes issues des ex-colonies néerlandaises. 

N'empêche que tout ça sent le convenable à plein nez. Né quelque part à la fin des années 1970 aux Etats-Unis (2), le «polliticaly correct» offre un merveilleux avantage. Il évacue les problèmes. Enlever un seul mot suffit à tout résoudre. La chose est sensible aux Pays-bas, où l'on a toujours eu un côté bien-pensant depuis la Réforme, et où il existe aujourd'hui un gros problème de communautarisation. Etre «politiquement correct» permet en plus de faire de la morale aux autres. On peut tout se permettre, puisqu'on est dans le bien...

Quid de Shakespeare et des Le Nain? 

On verra si cette innovation fera tache. Sans doute oui. Je plains le Prado quand il devra rebaptiser les portraits des bouffons de la Cour d'Espagne (3). Certains tenteront sans doute d'aller plus loin. Othello restera-t-il le «Maure de Venise»? Jean-Michel Olivier devra-t-il rebaptiser à Genève son roman «L'amour nègre», qui a reçu le prix Interalliée en 2010? Le Louvre pourra-t-il encore montrer les tableaux des frères Le Nain? Dior recevra-t-il l'obligation de renommer son «Eau sauvage»? Et quid de la «Vénus hottentote», des caniches nains ou des esquimaux glacés? Il est vrai que la tête de nègre a dû disparaître des rayons confiserie helvétiques. Le petit suisse continue pourtant de sévir dans les laiteries françaises. Il est vrai qu'il y a racisme et racisme, ce qui me semble bien la plus raciste des choses.

Un dernier mot. Ce sont souvent des Occidentaux qui mettent la censure en branle. J'ai récemment vu au Musée du Quai Branly les affiches des festivals panafricains organisés à Dakar au temps du charismatique Léopold Senghor. Et bien, sur celle de mai 1966, on parlait des «arts nègres». Comme quoi... 

(1) Je cite exprès le foie gras, devenu si incorrect.
(2) La première fois que j'en ai entendu parler, c'est quand les films de Shirley Temple, l'enfant star de la Fox dans les années 1930, ont été bannis de la TV américaine vers 1980. Les serviteurs noirs s'y voyaient dépeints «de façon offensante». «Autant en emporte le vent», trop populaire, a échappé à cette censure pour la même raison.
(3) Interrogé à Londres, Sir Nicholas Serota a dit que la Tate Gallery ne suivait pas le mouvement. Ce refus a beaucoup choqué Jonathan Jones, qui en fait une chronique dans «The Guardian».

Texte intercalaire.

Photo «La jeune fille à l'éventail» de Simon Maris (1873-1935), qui s'intitulait il y a peu «Jeune fille nègre».

 

 

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