Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/Deux poids, deux mesures pour les restitutions?

C'est un thème médiatique. Le mot «restitution», quand il s'agit de tableaux valant des millions, fait «tilt» dans les salles de rédaction. La bonne conscience des journalistes s'allie au spectaculaire. Pour la presse, une œuvre d'art n'existe que si elle a été spoliée, si elle est fausse ou si elle vient de battre un record aux enchères. Allez donc aujourd'hui parler du reste! 

Vous aurez cependant constaté que (presque) toutes les demandes de restitution restent liées au nazisme. Ventes forcées en Allemagne dans les années 1930. Prises de guerre. Vols dans les appartements abandonnés par ceux qui sont partis pour des camp ou, avec davantage de chance, en exil à l'étranger. Pistés par des avocats souvent avides (ces derniers demandent un pourcentage en cas de succès, suivi d'une revente), des héritiers quelquefois lointains émergent des décennies plus tard. Il faut dire que certains Etats poussent plus loin que d'autres l'héritage légal. Il suffit d'un lien de parenté avec le défunt. En Suisse, par exemple, ce lien ne va pas bien loin.

Butins consacrés par le temps 

Chaque année, un certain nombre d'affaires éclate donc. Des musées ont dû rendre, une chose qu'ils détestent. Culpabilisés, ceux d'Allmagne ou d'Autriche se sont montrés plus compréhensifs que ceux de France. Pour que l'Etat français redonne quoi que ce soit, il faut se lever tôt. Notez que les Russes, eux, ne rendent rien. Le processus ne semble jamais devoir finir. Il s'élève cependant aujourd'hui des voix pour suggérer une prescription à 100 ans. Elle interviendrait donc en 2045. 

Les nazis n'ont cependant pas inventé la spoliation. Elle existe depuis la nuit des temps. Il y a cependant deux poids deux mesures. Certains butins sont consacrés par le temps. L'Occident se montre du coup tout surpris quand il découvre que la Chine n'a pas digéré le sac du Palais d'Eté de Pékin en 1860 et qu'elle aimeraient bien revoir les choses en provenant. Les Asiatiques peuvent faire des émules. Un jour, le Nigeria, qui a en ce moment d'autres problèmes, risque ainsi de se souvenir du pillage des bronzes de la capitale du royaume du Bénin en 1897...

Deux fragments de tableaux à Paris 

Ceci m'amène à l'affaire du jour, qui n'a bien sûr pas l'importance des frises du Parthénon, que se disputent depuis des décennies la Grèce et la Grande-Bretagne. Le 15 juin, dans une vente de peinture ancienne, la maison Tajan de Paris devait proposer deux fragments d'une grande toile peinte par Le Guerchin en 1613. Estimation tout ce qu'il y a de plus raisonnable. Le lot 11 était prisé entre 30.000 et 50.000 euros. Que voulez-vous? L'art ancien se vend (souvent) mal en ce moment. Nous sommes de plus en juin, qui constitue pour les enchères un mois de soldes avant l'été. 

Pas de chance! Ces morceaux assez grands (49,5 centimètres sur 66) proviennent de Notre-Dame de Paris. Le retable, alors entier, y est signalé pour la dernière fois en 1811. On ignore ce qui a provoqué par la suite son saucissonnage. L'origine est indiquée dans le catalogue. Celui-ci précise que les deux toiles mises en vente ont passé par la suite cent ans au moins dans un château auvergnat. Branle-bas de combat. La France doit récupérer un trésor. On en arrive aujourd'hui à la «demande pour une restitution amiable». Autant dire qu'il y aura tractation et dédommagement. Les deux Guerchin iront sans doute dans un musée. On voit mal ce Notre-Dame en ferait.

Pillage en Italie

Tout cela peut sembler très bien. Une chose me chiffonne cependant. En remontant dans l'historique, l'amateur note que le retable a été saisi par les Français à Cento, la ville natale du Guerchin, en 1796. Les troupes napoléoniennes n'avaient laissé en place dans l'église que les fresques l'accompagnant, par principe inamovibles. L’œuvre n'a pas été restituée, comme d'autres, en 1815. Il y a alors eu beaucoup d’oublis, notamment pour les pièces envoyées en province (Lyon, Grenoble...) ou placées dans des lieux de culte. Certains Etats italiens n'étaient de plus guère en mesure de réclamer. Venise avait perdu son indépendance en 1797. Les duchés de Modène ou de Parme ne constituaient pas de grandes puissances. Financièrement, le pays avait en plus été saigné à blanc sous Napoléon. 

Je suppose que vous voyez où je veux en venir. Je me demande si ces deux fragments, les deux premières œuvres connues d'un Guerchin alors âgé de 21 ans, ne devraient pas retourner à Cento. La petite ville, près de Bologne, vit dans le souvenir de son grand homme, dont elle ne possède plus grand chose. C'est là que se trouvent les fresques d'accompagnement. Il se fait cependant que l'Italie ne se montre pas très réclameuse, même si elle laisse aujourd'hui très difficilement sortir ses œuvres âgées de plus de cinquante ans. Il faut dire que les fonds patrimoniaux sont titanesques. Leur entretien coûte cher. Et le budget du Ministère des biens culturels frôle le zéro en 2015. 

Un sac d'embrouilles

J'arrêterai là. Mais imaginez tout ce qui est indûment possédé par certains musées de certains pays, et pas seulement depuis la dernière guerre. Tous les avocats du monde, et Dieu sait si les robins se font nombreux de nos jours, ne suffiraient pas à démêler ces sacs de nœuds. Photo (Tajan): L'un des deux fragments du Guerchin, qui ne seront donc pas vendus le 15 juin.

Prochaine chronique le mardi 9 juin. Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne montre Kader Attia. Un art fortement teinté de politique.

 

 

 

 

 

 

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