Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/ Comment régler proprement la mort d'une collection?

Il faut voir les réalités en face avant qu'elles ne deviennent trop douloureuses. Comme un être humain, une collection naît, grandit, se fatigue et meurt. On a beaucoup glosé sur la première partie, ce qui semble normal. C'est tout de même plus excitant. Comment vient au monde un tel ensemble? Rappelons qu'il s'agit rarement d'un acte volontariste. Sacha Guitry reste sans doute celui qui a le mieux répondu. «Je ne sais pas. Un jour, j'ai réalisé que j'avais une collection.» 

Il existe en revanche moins de recherches sur la fin d'une série d'objets patiemment réunie. Il peut y avoir la lassitude. L'impression d'être allé jusqu'au bout d'une chose. Il y a alors revente. C'est l'aspect négatif. Le positif existe. Il s'agit d'un nouvel amour. L'amateur passe à autre chose, après liquidation. Parmi les «people», on peut signaler Elton John ou Karl Lagerfeld. Ils ont organisé plusieurs ventes en spéculant sur leur nom. Notons que l'Allemand possédait un solide précédent dans le monde de la couture. En 1912, Jacques Doucet avait dispersé à des prix records ses meubles et ses tableaux du XVIIIe français afin de se mettre au contemporain (1).

L'âge de la retraite

A une époque où tout va très vite, il reste cependant des ralentissements obligés. Certaines collections passent un mauvais quart d'heure après une retraite, surtout pour les professions libérales. «Les gens ont moins de moyens», explique-t-on dans une vénérable galerie parisienne. «Il leur arrive de nous proposer des œuvres qu'ils ont naguère achetées chez nous.» Tout se passe entre amis, sans le sentiment désagréable que laisse en Europe une mise aux enchères. Il n'en va du tout de même aux Etats-Unis, où Christie's et Sotheby's parlent ouvertement des trois «D»: divorce, death et debts. Ici, revendre ne tient pas de l'échec personnel et social (2). 

Il n'y a pas que l'argent en jeu. Des hommes et des femmes plus âgés veulent parfois vivre dans moins de mètres carrés, et sans résidence secondaire. Il leur faut donc faire une cure d'amaigrissement, même si, comme le rappelle un marchand suisse «beaucoup de mes clients achètent jusqu'à leur mort, qu'ils semblent ainsi reculer.» Il faut opérer des choix. Certains les font en toute discrétion, multipliant les lieux de revente. D'autres se piquent au jeu, établissant leur portrait en objets. Les Genevois ont récemment pu voir, à la Corraterie, des pièces du XXe siècle ayant toutes appartenues à la même vendeuse, dont manquait juste le nom.

Préparer sa succession 

Arrive ensuite le moment de préparer sa succession. Il y a les descendants, même si, comme le rappelle une conservatrice de musée romand, «des enfants font un peu tache dans un appartement peuplé de belles choses». La plupart du temps, en 2015, les fils et les filles veulent recevoir de l'argent sans avoir même le souci de tout bazarder eux-mêmes (3). La chose crée souvent de l'amertume chez les parents, qui se sentent désavoués dans leurs goûts. Il peut aussi y avoir une œuvre indivisible. Maurice Reims, qui fut commissaire priseur avant de devenir académicien, avait craqué pour un portrait de Klimt à l'époque où l'Autrichien ne valait rien. Il l'a revendu pour partager le pactole entre ses filles Nathalie et Bettina. 

Se débarrasser d'une collection numériquement importante prend un temps infini. Il suffit de regarder certains catalogues d'enchères proposant des bibliothèques (4), des monnaies ou des gravures. Il en ira de même à l'avenir pour éponger certains ensembles d'art contemporain de 2000 ou 3000 œuvres (il en existe à Genève). Le marché local, voire international risquant de se voir saturé, les maisons d'enchères proposent au maximum deux vacations d'environ 200 numéros par an. On comprend qu'un amateur français, Loïc Allio, ait préféré céder ses 40.000 boutons historiques et de couture au Musée des arts décoratifs parisien (5).

Que faire du bon marché?

Notez qu'il s'agissait d'un ensemble déclaré «trésor national». Un qualificatif peu fréquent. Car il faut vendre des choses importantes ayant (encore) un marché. Ce n'est hélas plus toujours le cas. Tout repose en effet sur la valeur vénale. «J'ai énormément acheté», explique un Français bien connu, qui fut directeur d'un très grand musée. «J’aime l'acte. Dans mes biens figurent de très belles pièces, que je pourrais léguer à une institution ou donner à des amis. Mais il y a le reste. Qu'est-ce que je peux faire avec des bibelots amusants, certes, mais ne valant guère plus d'un euro? Or j'en possède des centaines et des centaines...» (6) 

Pour pouvoir transmettre, il faut évidemment qu'une personne, ou une collectivité, veuille bien recevoir. Certains legs se révèlent encombrants. Les États manquent souvent de vision. Je citerai la France. Yvon Lambert a éprouvé toutes les peines du monde à créer sa fondation avignonnaise, alors qu'il la dotait de créations contemporaines dont Beaubourg peine à acquérir les équivalents. «Ce fut un chemin de Croix. On est arrivé plusieurs fois au bord de la rupture», a-t-il raconté par la suite à la presse. Josiane et Daniel Fruman sont en train de vivre la même histoire, sans «happy end». Leur ensemble textile liturgique, d'une extraordinaire qualité (certaines pièces proviennent de l'Escorial!), devait finir au Puy-en-Velay. Une ville magnifique, même si les touristes la boudent. Les Fruman ont fini par reprendre leur cadeau faute d'accord, comme le révélait il y a peu le journal en ligne «La Tribune de l'art». 

On peut comprendre que certaines villes reculent devant l'encombrant, le difficile et coûteux à entretenir. Mais tout de même! Un patrimoine muséal national se constitue avant tout grâce à des dons et des héritages. 

(1) Une exposition parle aujourd'hui à Paris de Jacques Doucet. J'y reviendrai.
(2) Les choses sont en train de changer de ce côté de l'Atlantique.
(3) Les collections familiales héritées deviennent toujours plus rares s'il n'existe pas de liens fort comme dans les palais italiens ou anglais (fondation, fidéicommis...).
(4) Pierre Bergé, 85 ans, a commencé en ce mois de décembre à vendre sa bibliothèque à Drouot. Le vendredi 11, il en est ainsi parti pour 11,7 millions d'euros.
(5) L'ensemble a (partiellement, bien sûr) donné lieu à une admirable exposition, «Déboutonner la mode», au printemps 2015 dans le département costumes.
(6) Micheline Renard, aujourd'hui disparue, avait procédé de manière simple. La Fondation Beyeler a pu choisir chez elle ce que sa direction estimait digne du musée privé bâlois.

Photo (AFP): Pierre Bergé dans sa bibliothèque, qu'il a commencé à disperser.

Prochaine chronique le mardi 15 décembre. "Splendeurs et misères". Orsay illustre à Paris la prostitution au XIXe siècle.

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