Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTÉ/Aller chez Thierry Ardisson, et encore quoi!

Tout a commencé par une série de courriels, émanant de Canal+. Un monsieur que je ne connaissais ni d'Eve, ni d'Adam me demandait de lui téléphoner d'urgence. Par Skype, si possible. Comme si je savais de quoi il retournait. J'ai donc fini par sortir mon vieil appareil de mon armoire, où il reste d'ordinaire bien tranquille, et par le brancher. Le journaliste, dont je tairai le nom, a répondu tout de suite. Voilà ce que cela a donné. Je vous reconstitue la conversation. 

Bonjour. C'est moi, Etienne Dumont. De quoi s'agit-il?
Monsieur X. J'ai vu, avec un collègue, une série de films que vous avez fait à Paris avec le Théâtre du Rond-Point et où vous parliez de tatouages. Nous voudrions vous inviter...
E.D. Hum, hum. Et dans quel cadre, au fait?
Monsieur X. Je travaille pour Thierry Ardisson.
E.D. Il faut bien gagner sa vie.
Monsieur X. Vous connaissez naturellement son émission «Salut les Terriens»...
E.D. Pas du tout. C'est le genre de choses que j'évite, si possible.
Monsieur X. Elle comporte notamment un grand portrait. En plus des invités. C'est vous qui feriez l'objet du grand portrait. Vous êtes bien sûr d'accord.
E.D. Non.
Monsieur X. Mais il y aura pour l'enregistrement le 3 juin des gens importants. On pense à Luc Ferry. On pense même à Karl Lagerfeld.
E.D. Ecoutez-moi bien. Si ces gens viennent faire le trottoir chez vous, c'est qu'ils ont de la daube à vendre. Je ne représente aucun produit, à par moi-même.
Monsieur X. Mais les gens se battent pour l'avoir, leur portrait chez Thierry Ardisson!
E.D. Peut-être bien. Mais c'est quand même nul, ce genre de talk-shows.
Monsieur X. Pas du tout. C'est festif. Il y aura du champagne.
E.D. Le champagne, c'est fait pour les beaufs.
Monsieur X. Alors, vous n'êtes pas intéressé.
E.D. Non.
Monsieur X. Vous ne pourriez vraiment pas, le 3 juin.
E.D. Je vais regarder dans mon agenda. Ah! Effectivement, je suis libre ce jour-là.
Monsieur X. Alors, vous auriez pu venir.
E.D. Comme vous le dites, j'aurais pu.
Monsieur X. Enfin...
E.D. Je crois que nous nous sommes tout dit. 

Je ne saurais garantir l'exactitude de chaque mot, mais le sens général de la conversation du vendredi 15 mai est bien là. Depuis, je m'interroge. Comment se fait-il que les gens de télévision se sentent si sûr d'eux? Pourquoi imaginent-ils qu'on va quitter dans la seconde la casserole sur le feu, le patient sur la table d'opération ou son poste de pilotage de jet en sautant avec son parachute? Parce que cela doit hélas se révéler (presque) toujours le cas. Les humains font tout pour obtenir le fameux quart d'heure de célébrité promis par Andy Warhol. Un quart d'heure qui prend la forme d'une arène kitsch sur-éclairée, où le présentateur roi vous tend un peu de sa couronne.

Résistance inconnue

La résistance, ils ne la connaissent donc pas, les rois de la télé. Les délégués de la TV ukrainienne qui m'ont réellement (je n'en suis pas encore revenu, bien que je n'y sois prudemment pas allé) demandé d'aller faire pour Noël 2013 le guignol chez eux se montraient sûr de leur fait. Idem pour une équipe polonaise qui me voulait à Varsovie. Un «Temps présent» (sur le tatouage, bien sûr, on m'a rarement invité pour mon intelligence), auquel j'avais refusé m'a participation, m'a dit que le studio resterait ouvert pour moi «le temps qu'il faut.» J'avais honte pour eux. Quant à une TV allemande gentiment blackboulée, elle m'a demandé quel caprice insensé elle devrait satisfaire pour que j'accepte enfin de me déplacer. Et encore quoi! Quand c'est non, c'est non. 

Tout cela finit par me sembler pathétique. J'aurai connu, dans ma longue vie, toutes sortes d'attitudes devant la TV francophone. Dans les années 1950, c'était la machine à décerveler. Une machine qui restait par ailleurs encore réservée aux élites, vu son prix. Les années 1960 ont en revanche marqué l’avènement d'un médium intelligent, curieux et innovateur. Il y avait non seulement les grandes enquêtes, mais les variétés de Jean-Christophe Averty, «Dim Dam Dom» de Daisy de Gallard, le plus impertinent des magazines de mode, ou des téléfilms commandés à Orson Welles et Roberto Rossellini. L'éclatement de l'ORTF, en 1974, a marqué le début du nivellement par le bas (1). Les chaînes, toujours plus nombreuses, sont entrées en concurrence. Depuis on a eu la TV-poubelle. Le mot poubelle est tombé depuis. Pourquoi le prononcer, puisqu'il reste sous-entendu? 

Alors faut-il contribuer à remplir la poubelle? 

(1) D'accord, il existe Arte. Mais cette chaîne internationale compense-t-elle niveau abyssal de certains canaux d'Europe latine?

Prochaine chronique le jeudi 21 mai. Revenons aux choses sérieuses. Le Corbusier est mort il y a cinquante ans. Beaubourg rend hommage à l'architecte. Plusieurs livres dénoncent au contraire le fasciste. Alors, alors?

 

 

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