Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SOCIÉTE/A quoi ressemble un musée aujourd'hui?

Comme je suis né avant Jésus-Christ, quand Mai 68 n'avait pas encore eu lieu, il me vient parfois l'envie de comparer deux époques. Prenons comme exemple un de mes chevaux de bataille, les musées. Ils n'ont plus rien à voir avec ceux de mon enfance. Quand j'étais petit (je ne mesure d'ailleurs encore que 165 centimètres...), mon père m'amenait les dimanches de pluie à celui d'Art et d'histoire de Genève. Je connaissais les salles par cœur. Rien n'y changeait jamais. Ni le décor, ni les œuvres aux murs. L'institution organisait une exposition chaque fois qu'il lui tombait un œil, autrement dit pas très souvent. 

Aujourd'hui, le musée est devenu «la cathédrale des temps modernes», avec les marchands du Temple que l'exercice suppose. Il s'agit aussi d'un parc d'attraction. D'un cours de rattrapage scolaire, mention Histoire. D'un lieu convivial, voire gastronomique. D'un centre d'art contemporain, avec artistes cotés en Bourse. D'une aire de jeu, voulue interactive. Je vous propose un petit tour de la situation actuelle. 

1) Le Musée est un geste architectural 

Impossible de ne pas l'avoir remarqué. La construction de musée préoccupe autant les Etats que les Municipalités. Elle constitue une affirmation. Il s'agit de commander à un architecte très cher, connu mondialement, un machin extravagant qui en mettra plein la vue. C'est ce qu'on nomme «l'effet Bilbao», depuis que Gehry a déposé en 1997 au centre de la cité basque une grosse chose en forme de tourte de la Forêt Noire. Le musée est l'objet culturel convenant le mieux à ce type d'exercice, avec la Philharmonie. Paris et Hambourg ont fait très fort dans le genre boîtes à musique. Tant mieux, finalement, si les coûts finaux doublent, triplent, voire quadruplent (les Confluences, à Lyon...) le budget initial. Cela fait parler de soi, en laissant soigneusement dans l'ombre l'objet de tant de dépenses. Que veut-on dire, au juste? Qu'entend-on montrer, précisément? Je me souviens ainsi de l'ouverture d'un musée d'art moderne entièrement vide à Barcelone. C'était une œuvre due à Richard Meier. Point final. Un génie américain dont l'étoile a étonnamment pâli depuis... 

2) Le musée constitue un enjeu politique 

Voici la cause et la conséquence de ce que je viens de dire. Les premiers musées se sont logés, à la manière des œufs de coucou, dans d'anciens couvents ou des palais reconvertis. De 1860 à 1914, l'Europe et les Etats-Unis ont connus leurs premiers bâtiments spécifiques, ressemblant à des opéras. Il s'agissait de célébrer les beaux-arts à coups de colonnes en marbre et de plafonds dorés. Puis est venu un temps de latence, pour ne pas dire de sommeil. A part aux Etats-Unis et en Allemagne, on est resté là. Même les collections se sont mises à augmenter plus lentement. Il y avait un désintérêt politique manifeste. Un désengagement financier total. Le regain est sans doute venu avec Beaubourg et le Grand Louvre. Il s'agissait à la fois de rattraper le XXe siècle et de voir grand. National. Touristique. La fréquentation, longtemps faible, a explosé. On semble avoir atteint le sommet il y a quelques années. Tout fléchissement se verrait perçu comme un échec grave. L'entrée au musée tient aujourd'hui moins pour les pouvoirs publics du vouloir que du devoir. 

3) Le musée forme un lieu d'enseignement 

Vous le constaterez partout. Il y des classes à longueur de salles. Elle sont là pour se voir catéchisées, à l'heure où tout enseignement cohérent de l'Histoire a disparu des programmes scolaires. Ce rattrapage a modifié la structure de nombreuses institution. La transmission passe désormais avant le «travail scientifique». D'où des frictions internes. Les conservateurs reprochent aux médiateurs de les avoir supplantés. La communication occupe toujours davantage de monde, alors que le nombre de postes de chercheurs stagne, voire régresse. La recherche comme la restauration se branchent en plus sur l'événementiel. Il faut (mais la crise économique est en train de passer par là) créer de plus en plus d'expositions. Mais revenons aux classes d'école. Leur venue remplit un but noble, l'accès général à la culture. Il en satisfait un autre, assez vil. Ce «public captif» (Christian Bernard, directeur du Mamco dixit) sert surtout à gonfler les chiffres d'entrée. C'est ainsi qu'un musée comme le Quai Branly à Paris peut afficher des résultats jugés satisfaisants. 

4) Le musée tient de la machine folle 

Aux Etats-Unis, presque tous les musées demeurent privés. Tel n'est pas le cas en Europe, sauf en Suisse, où les fondations privées jouent un rôle important (Gianadda, Hermitage, Beyeler...). Sur le Vieux-Continent, on a donc affaire à des institutions publiques. Elles suivent la courbe générale, résolument ascendante. On n'a jamais vu autant de fonctionnaires. Restent à savoir à quoi servent ceux-ci, quand une équipe a plus que doublé en trente ans. On risque de se trouver face à une sorte d'atelier protégé, où il faut bien occuper les gens entre deux pauses café. Il y a heureusement les réunions, toujours plus nombreuses et plus vaseuses. Il existe surtout le poids administratif, qui coûte de l'argent au contribuable au lieu de diminuer comme prévu les coûts. Le travail justificatif et comptable prend du temps, et le temps, c'est de l'argent. Le danger, en continuant sur cette voie, est d'aboutir à une machine se contentant de tourner sans jamais rien produire. Le peu de travail visible par le public se verrait alors (commissaires, décorateurs...) délégué à l'extérieur. 

5) Le musée devient une salle de spectacle 

Je vous l'ai dit au début. Le musée s'est longtemps contenté de montrer des collections ô combien permanentes. Pour voir de la peinture italienne, il fallait aller aux Offices. L'Espagne résidait au Prado. L'art contemporain avait un statut, à part, de devoir de soutien régional. La situation a changé du tout au tout en quarante ans. Désormais, seules comptent les manifestations temporaires. Elles seules drainent un public. Il suffit de voir les institutions où il y a un file d'attente d'un côté et des salles vides de l'autre. Cette situation déséquilibrée a deux conséquences. La première est qu'il faut dépenser toujours davantage pour de l'éphémère, les coûts d'assurance, de transport et d'hébergement d'accompagnateurs allant galopant. La seconde est la nécessité de décrocher, d'envoyer des œuvres en otages aux musées prêteurs et de remettre à plus tard le travail d'entretien. Une question finit par se poser. Les collections d'un musée sont-elles autre chose, de nos jours, qu'une sorte de banque d'échange? Je te prêtes, tu me prêtes, nous nous prêtons? 

6) Le musée a tout du tenancier de magasin

J'ai connu le temps où il y avait, en fin de parcours, un ou deux tourniquets avec des cartes postales. Il s'en envoyait beaucoup à l'époque. La vapeur a été renversée. Il suffit de regarder les musées londoniens. On commence par le «shop», qui vend presque de tout, comme au Victoria & Albert. Aux catalogues et livres se sont ajoutés les produits dérivés. Souvent inutiles et presque toujours trop chères, ces babioles sont supposées rapporter de l'argent à une institution qui tient du gouffre (ou de la pompe à fric) entre les expositions, les rafraîchissements des locaux et ces joies annexes que constituent les concerts, conférences ou projections. C'est la grande dérive commerciale des «musées blockbusters». Elle correspond à la recherche parallèle de fonds. Les directeurs contituent désormais des managers. Il leur faut trouver, faute de vrais mécènes, des sponsors. Parfois à l'étranger. Puis négocier. Nous sommes à l'ère du donnant-donnant. Alors, jusqu'où faut-il donner, quand les salles sont déjà à louer? 

7) Un musée doit avoir des dons de voyants 

Les Soviétiques ont longtemps développé des plans quinquennaux, qu'ils se révélaient souvent inaptes à tenir. La direction des musées doit, elle, monter des projets se déroulant sur un très long temps. Il faut parfois vingt ans pour voir l'inauguration d'une nouvelle aile, dix pour parvenir à rafraîchir un département à problèmes (le mobilier au Louvre, par exemple), trois pour créer un escalier de secours. Il convient aussi de monter, pour des raisons de coûts, des expositions supposant deux partenaires, voire davantage. Etaler les achats sur le temps, même si nombre d'institutions ont vu leurs crédits d'acquisition amputés, gelés, voire supprimés (alors même qu'il ne représentent souvent au départ que le un pour-cent de la masse salariale...). Il devient aussi nécessaire, en 2015, de sentir ce que voudra «le public de demain». A quoi ressemblera plus tard une génération née avec le virtuel et les réseaux sociaux? Notez que les musées ont ici moins de soucis à se faire que les grandes bibliothèques patrimoniales. Là, c'est le désert dans les salles de lecture qui s'annonce... 

8) Il y a trop de musées 

Aucun doute. C'est une déferlante. Il n'arrête pas de se créer partout de nouvelles institutions. Rares restent en revanche celles qui ferment ou qui fusionnent, même si ce devrait logiquement devenir la tendance. En Suisse, c'est une vraie folie. Vers 1980, Michel Thévoz, qui dirigeait alors à Lausanne les Collections de l'art brut, parlait d'un pays entier se transformant en musée. Il n'en existait pourtant alors qu'environ 900. On doit en arriver actuellement à 1100. Un record du monde, sans doute, par habitant. Je ne dis pas que tous les sujets nouvellement abordés soient inintéressants. Mais il faut trouver du public, pour tout ça, alors que, comme partout ailleurs (cinéma, livres, musique...), l'attention se concentre sur quelques titres. Ce public curieux de toute nouveauté n'existe pas. Je vois chaque année quantité de musées, voire d'expositions, vides. Personne! Pas un rat! Je vais donner un chiffre choc. Une petite institution alémanique vient de mettre la clef sous le paillasson. Elle recevait un peu moins de mille visiteurs par an!

Photo (AFP): Le Guggenheim de Bilbao, construit par Frank Gehry entre 1995 et 1997. Le musée spectacle qui a annoncé la suite.

Prochaine chronique le jeudi 22 janvier. Retour à genève avec un sujet minuscule. Connaissez-vous Uwe Max Jensen?

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."