Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Sissi, dictateur bien aimé

L’ex-maréchal Abdel Fattah Khalil al-Sissi, futur président égyptien, vient de recevoir deux précieux cadeaux. Le premier arrive des Etats-Unis : dix hélicoptères d’attaque Apache pour régler son compte à la guérilla qui ravage le Sinaï ; et pour faire bon poids, Barack Obama a libéré 650 millions de dollars d’aide militaire, sur le milliard et demi qui était bloqué depuis dix mois. L’autre présent vient de l’Union européenne : elle va envoyer des observateurs pour certifier la bonne tenue de la farce électorale par laquelle Sissi, les 26 et 27 mai, sera sacré président.

L’annonce de ces deux cadeaux est survenue entre les deux procès au cours desquels un même tribunal a condamné à mort plus de mille inculpés, dans ce qui est universellement tenu pour la plus inique des parodies de justice. Une partie de ces peines ont été commuées en détention à perpétuité, et d’autres le seront ; mais compte tenu de la réputation des prisons égyptiennes, il est difficile de parler de clémence.

Tout rentre donc dans l’ordre. Le plus peuplé des pays arabes repasse, avec la bénédiction honteuse de l’Occident, sous la coupe d’un autocrate galonné et de la caste militaro-affairiste qui l’a choisi.

Il y a deux manières de comprendre ce qui s’est passé en Egypte depuis trois ans.

La première, c’est la version Sissi. Au début de 2011, le peuple a massivement manifesté dans la rue sa soif de changement. Les Frères musulmans ont surfé sur cette vague pour s’emparer du pouvoir, noyautant l’administration, imposant une constitution de leur cru, et faisant preuve de leur incompétence. Sensible à la colère populaire, à nouveau dans la rue, l’armée est alors intervenue pour rétablir une vraie démocratie.

L’autre manière de voir peut se lire ainsi. En 2011, pour calmer et contrôler la révolution en cours, l’élite civile et militaire a sacrifié Hosni Moubarak. Pendant un an, elle a laissé faire les Frères musulmans qui avaient remporté, honnêtement, les élections législatives, présidentielles et un référendum. Puis l’été dernier, excédés par la pénurie d’essence et les coupures incessantes d’électricité, des millions d’Egyptiens ont répondu dans les rues à l’appel du mouvement Tamarod (Révolte), et les anciens maîtres ont repris la main. Aussitôt après, les pénuries ont disparu, et le clan milliardaire des Sawiris, bien connu en Suisse, s’est vanté d’avoir financé en sous-main Tamarod.

L’ordre antérieur est revenu, en pire. Les Frères sont bannis, pourchassés, massacrés quand ils osent dénoncer un coup d’Etat militaire : un millier de morts. L’audiovisuel libre a été muselé. Une propagande nationaliste effarante inonde le pays. Les mouvements qui avaient déclenché le soulèvement de 2011 sont interdits, leurs leaders emprisonnés. Sissi sera plébiscité fin mai.

Le silence embarrassé de l’Occident a grandement facilité la tâche du futur maréchal-président et de ses puissants amis. Cette complaisance a sa source dans la méfiance qui prévaut sur nos rivages à l’égard de l’islam lui-même.

Cette allergie est amplifiée dès qu’il s’agit des Frères musulmans, soupçonnés a priori des pires complots et des pires fourberies. Ils déclarent qu’ils respecteront le verdict des urnes si il leur est défavorable ? On ne les croit pas. Ils renoncent effectivement au pouvoir, comme en Tunisie, par souci d’apaisement et sans avoir été désavoués par les électeurs ? On les suspecte de se retirer pour mieux préparer un mauvais coup dans l’ombre.

Ce préjugé est naturellement répandu en Suisse aussi. Quoi que dise notre compatriote Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur de la confrérie des Frères, il est accusé de tenir un double langage.

Ce repli craintif devant tout ce qui a, politiquement, une couleur musulmane un peu voyante, aboutit à une plus grande tolérance à l’égard de régimes comme celui qui s’installe en Egypte. Ou comme celui, très comparable, qui a conduit à la destruction de la Syrie et à la tragédie de son peuple.

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