Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SF/La Maison d'Ailleurs selon Marc Atallah

Il parle en continu. Et très fort, en plus! Avec lui, la visite privée d'"Alphabrick" peut durer plus d'une heure, sans une seconde de silence. Normal! Marc Atallah se passionne pour son sujet, par ailleurs inépuisable. Trois minutes de répit, et le directeur de la Maison d'Ailleurs d'Yverdon-les-Bains trouve la force de répondre au jeu des questions. 

Pourriez-vous d'abord vous présenter?
Je m'appelle Marc Atallah. J'ai une mère suisse et un père libanais. Né à Vevey, j'ai 36 ans. Je m'occupe de la Maison d'Ailleurs depuis 2011. 

Votre parcours?
Je possède une double formation qui tient du pari. J'ai un master de physique théorique et un autre de lettres, avec un mémoire en philo et un thèse en littérature. Je dirige aujourd'hui le musée à 60%, après avoir remporté le poste sur 87 candidats. Je reste du temps, j'enseigne la théorie de la fiction à l'Université de Lausanne. J'y traite le narratif en général, plutôt en littérature vu le cadre académique, mais aussi dans la BD, le jeu vidéo ou le cinéma. 

Sur quel thème portait au fait votre thèse?
"Poétique de la science fiction"! Le sujet me permettait d'unir mes connaissances de physique et de lettres. Mais j'ai mis du temps à m'accrocher au sujet. C'est à 24 ans seulement que j'ai entrepris la lecture du "Seigneur des anneaux". J'ai vraiment trop tardé... Ma thèse était la première en Suisse à traiter de SF. Elle m'a beaucoup aidé par la suite. 

Vous êtes ainsi à Yverdon. Comment s'est au fait constituée la Maison d'Ailleurs?
Tout a commencé avec Pierre Versins. Ce Français avait été déporté très jeune à Auschwitz. Il est arrivé pour se soigner en Suisse, à la Libération. C'est là qu'il s'est mis à collectionner tout ce qui touchait non seulement à la science fiction, mais aux utopies et aux voyages imaginaires. Ils formaient, sans doute, un antidote à ce qu'il avait vécu. En trois décennies, l'homme a accumulé un matériel fantastique. Versins ramassait tout ce qu'il trouvait, à un moment où ces trois genres passaient pour négligeables. Il a fini par écrire, à L'Age d'Homme, une encyclopédie sur le sujet. Elle reste un classique. On parle d'ailleurs aujourd'hui d'une réédition en poche de cet ouvrage devenu introuvable. 

Qu'est-il arrivé ensuite?
Il y avait de quoi constituer un musée. La France ne se montrait pas intéressée. Yverdon a en revanche accepté la collection, qui a commencé par se voir logée dans un appartement. Versins s'en occupait. En 1989, la Ville a décidé de passer à la vitesse supérieure. Les anciennes prisons, situées en plein centre, devaient se voir désaffectées. C'était le lieu idéal. Les rénovations ont duré deux ans. Versins était devenu trop âgé pour gérer la nouvelle institution. Il y a eu quelques années de gestion chaotique. La Maison d'Ailleurs est restée municipale, avant de se voir érigée en fondation. L'Espace Jules Verne lui a été donné en 2008. Le musée entier s'est vu repensé en 2013. 

Vous étiez donc arrivé entre-temps, en 2011.
C'est ça. Il était alors prévu que la Maison ait une collection permanente. Cela ne me semblait bon ni pour les visiteurs, ni pour un sujet en constante évolution. J'ai imposé l'idée d'expositions thématiques longues, permettant d'exploiter un thème sous plusieurs angles. Chaque salle offrirait une perspective. A la fin, les visiteurs obtiendraient ainsi une sorte d'objet en trois dimensions. Pour "Archibrick", se côtoient ainsi le phénomène global et le produit dérivé, l'aspect mercantile et la vision intellectualisée. Il doit toujours exister plusieurs niveaux de lecture. 

Parlez-vous de ce qu'on appelait, jadis, la "culture populaire"?
Oui et non. Cette culture a aujourd'hui trouvé son droit de cité. Elle s'est officialisée. Les objets diffusés en masse se sont vus plébiscités dans les années 1980. La différence entre ce que les Américains appellaient le "low" et ce qu'ils nommaient le "high" s'est ainsi comblée. Nous montrons des objets courants de manière critique, en utilisant nos énormes archives. Nous tentons surtout de tracer des perspectives inédites. 

Quel est, à ce propos, l'importance numérique de ces archives?
Environ 130.000 objets, dont 80.000 publications. Sur cet ensemble, 40.000 pièces nous viennent de Versins. C'est un ensemble énorme. La chose explique que la Maison d'Ailleurs ne possède pas d'équivalent au monde, même aux Etats-Unis. Nous recevons en plus encore de grosses donations. On en arrive donc au point ou il nous faut désherber les doublons, avec prudence bien sûr. Nous prêtons en effet beaucoup. 

Vous avez parlé tout à l'heure de fondation à propos de la Maison.
C'est maintenant une fondation privée à but non lucratif. La Ville la subventionne non plus à 70%, mais à 40%. C'est un choix audacieux que de se vouloir indépendant, mais le partenariat avec le privé nous assure davantage de rayonnement. Les choses se passent sans trop de mal. Je n'ai pas besoin de me transformer en voyageur de commerce. Il faut savoir se rendre désirable pour les sponsors. 

Comment fait-on?
Il s'agit d'abord d'être reconnaissable. Et ensuite ne pas demeurer réservé aux seuls initiés. J'ai voulu ouvrir la porte toute grande, dès 2011, afin de donner de l'air. Notre fréquentation annuelle a ainsi passé de 12.000 à 25.000. Nous avons perdu notre caractère de club fermé. Je reconnais que la chose déplaît à certains. 

Les super-héros avant. Les univers de "fantasy" aujourd'hui. Ne pensez-vous pas surfer sur les tendances de la mode?
C'est vrai que nous nous retrouvons dans l'actualité, mais je ne pense pas le faire exprès. Pour les super-héros, le déclic est venu en voyant une statue de marbre italienne à caractère nettement érotique. Pour le pop-art, je suis parti d'Astroboy. J'avais été frappé de voir ce personnage japonais créé en 1946, juste après Hiroshima, posséder un cœur atomique. "Alphabrick" est né avant de penser à LEGO, si présent dans l'exposition. Je ne me base par ailleurs jamais sur les films à gros budgets qui vont sortir dans l'année. Il est vrai cependant que les choses ne sont jamais innocentes. Elle se situent forcément dans l'air du temps.

Ce texte accompagne celui, situé juste au-dessus, consacré à l'actuelle exposition de la Maison d'Ailleurs.

Photo (Tamedia): Marc Atallah dans le musée d'Yverdon. La casquette fait partie du personnage.

 

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