Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SÈVRES ET PARIS/Qu'est-ce que la "Ceramix"? Réponse en deux expositions

Crédits: Courtesy Gallery Isabelle van der Eynde, Dubaï

Je vous l'ai souvent dit. La céramique peine à se faire prendre au sérieux sur le continent européen. Il s'agit au mieux d'un artisanat. Au pire d'une industrie. Rien de tel dans les pays anglo-saxons ou au Japon. Là, les œuvres sorties des mains d'un artiste reconnu ou d'un «trésor national vivant» se paient le lard du chat. Comme un tableau, ou plutôt à la manière d'une sculpture. 

C'est afin de remédier à ce dédain que la Cité de la Céramique de Sèvres (qui englobe aujourd'hui la manufacture et étend ses tentacules jusqu'à Limoges) s'est alliée à la Maison Rouge, logée à la Bastille. Difficile de faire plus éloigné l'un de l'autre dans Paris sur le plan géographique. Impossible de se situer davantage à l'opposé sur le plan structurel. L'une constitue une énorme et poussive machine d'Etat. Sèvres donc. L'autre reste une fondation privée, dirigée par un mécène et collectionneur, Antoine de Galbert. On avait rarement vu une telle alliance dans un pays où l'administration tient souvent lieu de pensée.

Débuts avec Rodin et Carriès 

Que retrouve concrètement le visiteur? De la poterie détachée de sa fonction utilitaire, même s'il ne s'agit pas toujours de sculpture céramique. Le parcours commence avec Rodin, qui a passé trois ans à Sèvres, où il a modelé dans la lignée de son maître Carrier-Belleuse (récemment honoré à Compiègne). Ce qu'il y a créé ici n'a rien d'inoubliable, mais il s'agit d'un nom. Difficile de mettre à l'affiche celui de Jean-Joseph Carriès (1855-1894), par qui tout a en réalité commencé. Carriès a imaginé des portraits émaillés au four. Il a créé des quantités de monstres décoratifs, dans la tradition des gargouilles médiévales. Bref, il a fait du neuf avec du vieux. 

Le parcours peut ensuite aller jusqu'à aujourd'hui. Notez que les deux sièges de «Ceramix» gardent chacun leur indépendance. L'un ne prend pas la suite de l'autre, avec la chronologie que cela suppose. Libre à chacun de débuter son itinéraire où il veut. L'essentiel du chemin se situe cependant après 1950. Et pour cause! Comme le dessin pur, qu'on croyait disparu et qui est revenu on ne peut plus à la mode, la terre se voit aujourd'hui utilisée par des plasticiens de tous genres. Certains en ont fait leur unique outil. D'autres l'utilisent occasionnellement, comme ils se servent de la vidéo, de la performance ou plus bourgeoisement de la peinture.

Le goût du colossal 

Il y a donc beaucoup de monde connu à Sèvres et à la Maison Rouge, chacun des lieux conservant tout de mêmes ses spécialités. La faïence décorée par les fauves, de Derain à Matisse, se trouve ainsi dans l'ancien musée de la céramique. C'est chez Antoine de Galbert que le public peut en revanche découvrir les «teatrini» italiens, du sculpteur d'avant-guerre Arturo Martini à l'actuel Alessandro Pessoli. C'est à la Maison Rouge aussi que se trouvent aussi les fascinants «jardins» imaginés par Raoul Dufy vers 1920 et qui anticipent toutes sortes de courants contemporains. 

Une chose semble claire sur les deux sites. Plus on avance dans le temps, plus les dimensions augmentent. La céramique tend désormais à permettre des installations monumentales. Si les membres de l'Otis Group de Los Angeles en restent encore, dans les années 1960, à de gros bibelots gentiment informels, il faut une chambre entière à l'Iranienne Bita Fayyazi pour contenir ses énormes cafards sortis d'on ne sait où. Idem pour la statue colorée de l'Italien Luigi Ontani. Une sorte d'idole archaïque. On entre vraiment là dans le colossal.

Ambitions intellectuelles

Il faut dire que les ambitions intellectuelles ont enflé de la même manière. Quand elle produisait dans la France profonde, Jacqueline Lerat (1920-2009) donnait encore des pots améliorés. Rien de tel si l'on lit, à la Maison Rouge, les déclarations d'intention du Belge Johan Creten, né en 1963. «Mes œuvres parlent de l'homosexualité, du racisme, des tabous sociaux et de la montée de l'extrême-droite.» On ne sera pas étonné d'apprendre que le même Creten, qui fut un temps l'invité de la Manufacture de Sèvres, se lamente du manque de reconnaissance dont jouit aujourd'hui la céramique. Plaidoyer pro domo en partie... 

Le parcours se termine pourtant, à Sèvres comme à la Maison Rouge par Thomas Schütte, dont on ne pas dire que la création passe en ce moment inaperçue. L'homme a même eu, à Bâle, la Fondation Beyeler pour lui. Né en 1954, l'Allemand use toujours davantage de la terre comme matériau. Figuratif, il se présente en tant que sculpteur. La taille XXL ne lui fait pas peur. Mais celle-ci peut aussi découler d'une série longtemps poursuivie, comme ses 120 études de nu féminin. Une partie de celles-ci se trouvent à la Maison Rouge. Celles que Schütte estiment réussies ont été émaillées. Les autres non, mais conservées. Une manière assez étonnante d'assumer des choix.

Patrimoine négligé 

Je terminerai en disant que, longtemps tourné vers le passé, le Musée de Sèvres en fait maintenant trop dans l'autre sens. Les collections patrimoniales tendent à disparaître. Ce qui en subsiste se trouve de plus dans des vitrines dont l'encombrement et la saleté disent bien qu'elles attendent encore de se voir renouvelées. C'est un tort. Si la manufacture reste aujourd'hui en vie, mise sous perfusion comme une grande malade, c'est uniquement par égard à son glorieux passé. Le présent n'offre rien ici qui semble doté d'un bel avenir.

Pratique 

«Ceramix», Cité de la Céramique, 2, place de la Manufacture, Sèvres, jusqu'au 12 juin. Tél. 00331 46 29 22 00, site www.sevresciteceramique.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 17h. «Ceramix», La Maison Rouge, 10, boulevard de la Bastille, Paris, jusqu'au 5 juin. Tél. 00331 40 01 08 81, site www.lamaisonrouge.org Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 19h.

Photo (Courtsy Gallery Isabelle van der Eynde, Dubaï): L'installation de l'Iranienne Bita Fayyazi, avec des cafards géants en céramique.

Prochaine chronique le vendredi 29 avril. Petit tour au Salon du livre genevois.

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