RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

La peste ou le choléra

Après cinq ans de taux d’intérêt négatifs, la BNS est en train de provoquer d’autres catastrophes à retardement

Difficile de satisfaire tout le monde. La Banque nationale suisse se retrouve coincée. Elle est convaincue qu’elle ne peut qu’appliquer la même stratégie que la Banque centrale européenne. Sinon? Sinon, le franc suisse deviendrait trop attractif et l’industrie d’exportation (pharma et chimie pour l’essentiel) serait pénalisée. On ne peut nier l’existence d’un tel risque. Sauf qu’après cinq années de taux d’intérêt négatifs, la BNS est en train de provoquer d’autres catastrophes à retardement. D’une part, sa politique favorise le recours à des placements dans d’autres actifs plus risqués. D’autre part, le subtil édifice sur lequel s’appuie la prévoyance des Suissesses et des Suisses est dangereusement menacé.

Les caisses de retraite se retrouvent prises à la gorge

La BNS ne peut se risquer à mener une politique de taux trop différente de celle de la BCE, mais elle devrait alors au moins adopter des mesures visant à en compenser les effets les plus nocifs. La première mesure à adopter serait de ne pas appliquer ces taux d’intérêt négatifs aux caisses de pension, ce qui est déjà plus ou moins le cas. La seconde serait de reverser une partie des bénéfices que la BNS réalise non plus seulement aux cantons directement, mais pourquoi pas à un fonds de secours en faveur des institutions de prévoyance. A défaut d’appliquer le fameux hélicoptère monétaire que nous appelions de nos vœux le 18 septembre, soit une redistribution directement aux ménages d’une certaine somme d’argent, il faudrait au moins étudier l’équivalent en faveur de la totalité des caisses de prévoyance du pays.

Comme le rappelle une récente étude publiée par l’Association suisse des banquiers, en raison de la part élevée d’obligations prescrite par la réglementation pour les portefeuilles des caisses de pension, lesquelles ne rapportent plus grand-chose, et d’une part importante de leur fortune sous forme d’immeubles, les caisses de retraite se retrouvent prises à la gorge. Comment permettre aux assurés actifs de pouvoir obtenir une rente qui atteigne 60% de leur salaire? La question n’a rien de théorique. Il en va de la bonne marche de la Suisse de demain. Si l’on ne fait rien, le pouvoir d’achat des retraités et des futurs retraités devrait très probablement continuer à s’effondrer (à l’heure actuelle, cette baisse devrait dépasser les 30% vu la chute du taux de conversion). Autrement dit, à trop prolonger le recours à la stratégie européenne des taux d’intérêt négatifs, sans mise en place de contre-mesures, on piétine la qualité de vie de la classe moyenne.

Et comme si cela ne suffisait pas, s’ajoute la menace de l’éclatement d’une nouvelle bulle immobilière. En effet, d’un côté, la Banque nationale suisse ne cesse de prendre des mesures visant à durcir l’investissement dans la pierre. De l’autre, en maintenant les taux d’intérêt négatifs, elle dope abusivement le secteur immobilier. La recherche d’un rendement positif, même infime, favorise la prise de risques toujours plus forte de la part des acteurs institutionnels. Tôt ou tard, une partie du parc immobilier devra revenir à des valeurs plus en phase avec son état locatif réel. La pression à la hausse ne menace pas les petits propriétaires, mais nos caisses de pension.

Bref, il est temps que le Conseil fédéral et le nouveau Parlement insistent pour que des contre-mesures soient adoptées. En simplifiant, on pourrait dire qu’en ayant voulu uniquement préserver le pays de la peste, la BNS favorise la dissémination du choléra.

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