Bennaim Yves

FONDATEUR DU THINK TANK 2B4CH

Yves Bennaïm est un pionnier du web qui est actif en ligne depuis 1992. Affichant 25 ans d'expérience dans les technologies digitales, le Genevois se profile aussi comme un expert en cryptomonnaies. Il a été chef de la délégation d'experts pour la Suisse au comité ISO de standardisation des technologies blockchain et grands livres distribués. Ce geek de la première heure est encore fondateur du think tank 2B4CH pour la promotion de Bitcoin et de la technologie blockchain en Suisse. A suivre sur Twitter: @ZLOK

Selon Bill Gates les crypto-monnaies provoqueraient la mort

Dans une session de questions-réponses à la fin février sur le forum de discussions publiques Reddit, Bill Gates a écrit:

“La principale caractéristique des crypto-monnaies est leur anonymat. Je ne pense pas que ce soit une bonne chose. La capacité du gouvernement à identifier le blanchiment d’argent et l'évasion fiscale et le financement du terrorisme est une bonne chose. À l'heure actuelle, les crypto-monnaies servent à acheter du Fentanyl et d'autres drogues. C'est donc une technologie rare qui a causé des décès de façon assez directe. Je pense que la vague spéculative autour des ICO et crypto-monnaies est super risquée pour les acheteurs.”

Bien que pleine de clichés, d’amalgames, et d’une bonne dose d’erreurs, cette réponse est intéressante, car en lisant entre les lignes on comprend que Bill Gates est plus que convaincu par cette nouvelle technologie.

D’abord, si on dégrossit un peu pour mettre de côté les effets de style inutiles, on sait que les acheteurs d’analgésiques opioïdes ne se servent en général pas de crypto-monnaies, et il est évident que la grosse majorité de ce genre d’achats continuent à se faire en cash. Même il y a quelques années, quand Bitcoin avait encore une réputation sulfureuse à cause de certains marchés illégaux comme le site de Silk Road, les chiffres générés par ces services étaient sans comparaison avec les marchés criminels “traditionnels”. Il est donc étonnant que Bill Gates utilise encore cette vieille rhétorique obsolète.

C’est aussi maladroit de prendre comme exemple ce type précis de drogues, car s’il est vrai que les opioïdes ont tué aux USA 116 personnes par jour en 2016, la cause du problème a clairement et officiellement été identifiée comme étant leur prescription à outrance par le corps médical à la fin des années 90, avec la croyance (avérée fausse) qu’elles ne provoquerait pas de dépendance. Rien à voir avec les crypto-monnaies donc, mais il faudrait plutôt creuser du côté des groupes pharmaceutiques et du système médical états-unien, ce qui n’est pas le sujet ici.

Au niveau “technologie meurtière”, on ne parle pas non plus des quarante morts par jour rien qu’aux USA à cause des armes à feu, ni des 1,25 millions de décès dûs aux accidents de la route chaque année mondialement. Il apparaît donc clairement que la technologie des crypto-monnaies n’est de loin pas la plus létale.

Mais sans même aller chercher aussi loin, la réponse de Bill Gates s’appuie à la base sur un postulat fondamentalement erroné. La principale caractéristique des crypto-monnaies n’est PAS leur anonymat. S’il existe une infime minorité de crypto-monnaies qui ont pour but (avec plus ou moins de succès) d’être anonyme, la grande majorité quant à elle — et Bitcoin le premier — s’appuient sur une Blockchain qui au contraire rend publiques toutes les transactions ainsi que toutes les adresses et leurs contenus. L’utilisateur bénéficie souvent une certaine “pseudonymité” qui lui permet de ne pas exposer inutilement son identité lors d’une transaction, mais pour des achats de drogues par exemple, il a été maintes fois expliqué et démontré que les crypto-monnaies ne sont pas une bonne idée, et sont de loin moins anonymes que l’argent liquide.

Enfin, il est amusant d’imaginer selon la même logique de cause à effet fantaisiste, que les trafiquants de drogue, les fraudeurs fiscaux, et les terroristes utilisent sans doute majoritairement des ordinateurs tournant sous Windows et la suite Office, ce qui ferait donc aussi de Microsoft le fournisseur d’une technologie “causant des décès de façon assez directe”? Ça tourne à l’absurde.

Alors la question se pose, est-ce que Bill Gates, généralement considéré comme un génie visionnaire de l’informatique serait passé complètement à côté des crypto-monnaies? Ferait-il partie d’une génération à qui cette nouvelle réalité échappe? Forcément, depuis hier, beaucoup d’incrédulité se propage sur le Net, et Bill Gates passe un peu pour un dinosaure. Mais ce sont des moqueries faciles et il faut évidemment chercher un tout petit peu plus loin.

Depuis les années 80, la grande force de Microsoft a été de s’imposer comme le leader incontournable et omniprésent, quasiment comme un standard sur presque tous les ordinateurs personnels et professionnels. C’est justement cette position dominante, à la fois sur le plan du système d’exploitation et sur les logiciels, qui l’ont finalement amené face à la justice en 1998 dans un célèbre procès anti-trust. On reprochait à Microsoft d’abuser de la position dominante de son système d’exploitation Windows pour obliger ses clients et partenaires à pré-installer par défaut et promouvoir le navigateur web Internet Explorer.

À la fin des années 90, avant la fameuse “bulle des dotcom”, avant la naissance de Google, et bien avant Facebook, Microsoft avait bien compris que le vent avait commencé à tourner, et que le monde entamait une transition vers le tout en ligne. Gates avait réalisé l’importance primordiale du contrôle de l’information, et fit son possible pour que Microsoft reste leader incontournable dans ce nouveau monde connecté, comme il l’avait été jusqu’ici dans l’informatique personnelle en générale.

On le sait, cette position s’est faite petit à petit grignoter par les géants que sont devenus Apple, Amazon, Facebook, et Google, mais Microsoft reste parmi les leaders. Et malgré son départ, le succès de Microsoft reste important pour Bill Gates, car en plus de son siège de membre du conseil d’administration, et même après avoir distribué des millions d’actions Microsoft à des œuvres de bienfaisance, Gates en possède encore environ une centaine de millions (soit l'équivalent de 10 milliards de dollars).

Et justement, Microsoft continue à s’imposer dans le cloud et les technologies en ligne d’avant-garde, et développe depuis plusieurs années des solutions et technologies blockchain sur sa plateforme cloud Azure. Par ailleurs, Microsoft a annoncé au Forum de Davos cette année avoir rejoint un consortium visant à créer un système d’identités digitales sécurisées par la blockchain pour aider plus d’un milliard de personnes à accéder à des aides et des services, et les protéger des dangers de la traite humaine.

Aujourd’hui plus que jamais, les opportunités sont réelles dans le monde des crypto-monnaies, et les startups potentiellement leaders du futur sont en compétition avec les poids lourds qui devront les surpasser ou les racheter. Facebook, IBM, et Microsoft ont déjà commencé à mettre des cartes sur la table, le doute n’est clairement plus permis. Alors comme plusieurs autres avant lui, Bill Gates profite de sa crédibilité et de son capital sympathie pour tenter de retarder la concurrence autant que possible, le temps que Microsoft prenne assez d’avance pour imposer sa loi. 

Et justement, s’il est relativement facile de concurrencer ou racheter une startup, le vrai danger c’est d’avoir face à soi un concurrent au contraire décentralisé comme Bitcoin, avec lequel il est impossible de négocier directement. On comprend mieux que plus les géants comme Bill Gates détourneront la conversation en disant que les crypto-monnaies sont “anonymes et dangereuses”, plus on devra s’y intéresser justement parce qu’ils ont bien compris que c’est un domaine gigantesque qui s’annoncent et que leurs mises en garde signifient en réalité qu’ils essaient d'en prendre la plus grosse part possible en imposant leurs propres règles.

Finalement, Gates ne se soucie pas vraiment de l’opinion publique, et le danger c’est surtout le poids d’un tel discours sur les législateurs et les gouvernements, car les technologies des crypto-actifs et de la blockchain sont encore très récentes, et les règles légales doivent encore être définies. Il faudra donc dans les années qui viennent rester vigilant et construire un système qui bénéficie au plus grand nombre, et à une concurrence saine et productive qui encourage l’innovation.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."