Mark Ditlli

RÉDACTEUR EN CHEF DE FINANZ UND WIRTSCHAFT

Mark Dittli a étudié l'économie d'entreprise à la HES de Winterthour et le journalisme à la New York University. Il rejoint le magazine économique alémanique Finanz und Wirtschaft en 2000 en tant que rédacteur à la rubrique suisse. Il devient ensuite correspondant aux Etats-Unis pendant cinq ans en charge des affaires économiques et financières. Mark est nommé rédacteur en chef du magazine en 2011.

Seigneur, donnez-moi chasteté et abstinence!

En araméen ancien, le mot hobha a deux significations: faute et péché. Les économistes et les politiciens continuent à mettre en parallèle la notion neutre de faute et celle de péché, plus chargée moralement. Le débat le plus moraliste tourne aujourd’hui autour du thème de l’austérité: les Etats doivent-ils couper dans leurs dépenses et réduire leur endettement? Si oui, quand?

C’est la seconde partie de la phrase qui est décisive. Le quand. Là, les considérations morales ne devraient jouer aucun rôle, car il s’agit de choisir le chemin qui mène le plus directement au but. Et les indices envoient des signaux clairs: ce n’est pas le bon moment pour l’austérité.

Le débat sur l’austérité doit d’abord déterminer de quoi souffrent les économies occidentales. On peut supposer que l’endettement élevé des Etats n’est pas la cause de la récession en Europe. Pour s’en convaincre, il suffi t de jeter un coup d’œil sur 2007, la dernière année avant la crise. L’Espagne et l’Irlande indiquaient alors des taux d’endettement à hauteur de 30% du PIB.

Des valeurs peu problématiques vues d’aujourd’hui. Non, l’endettement des Etats est la conséquence du tremblement de terre de 2008-2009, la pire crise économique depuis 1931. La clé pour comprendre les problèmes actuels se trouve dans l’anatomie de la récession qui a secoué l’économie mondiale. Ce n’était pas une récession «normale», mais une récession de bilan, une forme bien plus dangereuse, qui suit sa propre mécanique.

Les récessions de bilan sont la conséquence d’un développement excessif du crédit dans le secteur privé, et c’est exactement ce qui s’est passé dans de nombreux Etats avant 2008: durant vingt-cinq ans, les ménages privés et les entreprises ont contracté toujours plus de crédits. Ce processus a culminé dans une série de bulles immobilières gigantesques qui ont éclaté presque toutes en même temps.

2008 a marqué un tournant: le secteur privé s’est mis en mode «réduction de la dette». Des millions de ménages et d’entreprises, assis sur des montagnes de dettes, ont fait le seul geste rationnel possible: ils ont commencé à épargner et à réduire leur endettement. Mais voilà, qui épargne ne consomme pas, et si tous le font en même temps, l’économie s’effondre.

Voilà pour le diagnostic. Reste une question: quel est le bon moment, pour l’Etat, de réduire ses dépenses afin de diminuer sa dette? Sur ce point, on doit garder à l’esprit qu’une économie comprend quatre groupes de demandes: les ménages, les entreprises, l’Etat et l’étranger. Lorsque les entreprises et les ménages assainissent leur bilan et réduisent leurs dépenses, il ne reste plus que l’Etat et l’étranger pour donner un peu d’air à l’économie.

Mais si l’Etat se met à épargner, le pays s’enfonce un peu plus dans la récession. L’argument principal des tenants de l’austérité, l’avertissement qu’une politique d’endettement de l’Etat évince les crédits accordés à l’économie privée, ne fonctionne pas dans ce contexte. Lors d’une récession de bilan, il n’y a aucun danger d’éviction, car le secteur privé, occupé à réduire son endettement, ne cherche pas à contracter de nouveaux crédits.

Pour des pays comme l’Espagne, l’Italie, la Grande-Bretagne – ou les Etats-Unis – recourir trop vite à une sévère politique d’austérité n’a pas de sens, c’est même contre-productif.

Cette constatation ne donne certes pas carte blanche à une politique d’endettement irresponsable. Les Etats doivent présenter des programmes crédibles pour réduire leur déficit à moyen terme. En outre, les hommes politiques devraient garder en mémoire la leçon enseignée par Keynes: celui-ci n’a pas seulement prêché pour des dépenses de l’Etat en période de récession, mais également pour l’austérité en période de boom économique.

Il est encore trop tôt pour cela. Les pays en difficulté doivent d’abord se dégager de la brutale mécanique de leur récession de bilan. Celui qui veut amener un peu de morale dans le débat peut se retourner vers saint Augustin, qui a écrit: «Seigneur, donnez-moi chasteté et abstinence, mais pas tout de suite!»

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