Jaccard Michel

ASSOCIÉ, ID EST AVOCATS

Fondateur de l’Etude id est avocats, Michel Jaccard est un spécialiste du droit des technologies, des médias et de la propriété intellectuelle ainsi que du droit commercial et du financement d'entreprises, domaines dans lesquels il pratique, enseigne et publie depuis plus de 15 ans. Il a obtenu une licence et un doctorat de l'Université de Lausanne et un diplôme postgrade (LLM'97) de l'Université de Columbia, dans l'Etat de New York, où il est également admis au barreau et a travaillé plusieurs mois dans un cabinet international.

Segwit, BIP148, UAHF,… Le bitcoin est mort, longue vie au bitcoin !

Mon dernier billet date de juillet 2016. Une éternité dans le monde de l’innovation et des nouvelles technologies ! Je traitais à l’époque de l’attaque dont avait fait l’objet un consortium DAO utilisant la blockchain qui avait été berné par un petit malin ayant exploité une erreur de programmation, s’emparant ainsi de l’équivalent de plusieurs dizaines de millions de dollars d’ether. Cela a conduit à une scission de la cryptomonnaie (une fork), ébranlant au passage la confiance d’une partie de la communauté dans l’immuabilité de la blockchain.

Que s’est-il passé depuis l’an dernier dans le monde des cryptomonnaies ? Le plus évident : le cours de la plupart d’entre elles (BTC, ETH, LTC notamment) a flambé, même si leur volatilité reste importante. L’écosystème s’est également professionnalisé, au point que plusieurs banques suisses (Falcon, Swissquote) proposent depuis peu des transactions en bitcoin. Autre signe que les cryptomonnaies ont gagné en légitimité : leur reconnaissance par les autorités publiques. A Zug, on peut payer en bitcoin des services municipaux ; au Delaware, on peut tenir un registre des actionnaires grâce à une blockchain ; à Singapore, la banque centrale a émis un token pour des transferts interbancaires ; enfin, la première plateforme de trading d’options sur du bitcoin vient de recevoir le feu vert des autorités américaines.

Autant d’évolutions positives qui ne doivent cependant pas faire oublier les problèmes récurrents liés aux cryptomonnaies, toujours non résolus, qui se posent aux plans sécuritaire, technique et surtout de la gouvernance.

S’agissant de la sécurité, l’exploitation des failles des protocoles continue. Il y a quelques jours, l’équivalent de 32 millions de dollars en ether a été « subtilisé » par un hacker. Il a fallu une véritable opération de sauvetage improvisée de la part de white hats pour éviter de plus grandes pertes – ces white hats décidant d’attaquer à leur tour tous les noeuds vulnérables du réseau compromis pour éviter de se faire damer le pion par le black hat à l’origine de l’attaque, et promettant aux victimes le retour de leurs fonds dans les prochains jours. Un tweet résume bien le problème: “#Ethereum security model: good guys hack your smart contract faster than bad guys”.

S’agissant de la technique, tout le monde s’accorde à dire que le protocole de la cryptomonnaie la plus connue, le bitcoin, doit être amélioré et certains défauts de programmation (bugs) corrigés. En particulier, il faut impérativement augmenter la taille des blocs (aujourd’hui limitée à 1MB) pour permettre aux mineurs de valider plus rapidement des transferts en bitcoin ; en l’état, à raison d’un bloc ajouté à la chaîne toutes les 10 minutes environ, et même en comptant parfois plus de 2000 transactions par bloc, le système a atteint ses limites (une transaction vérifiée en moyenne toutes les 7 secondes, à comparer avec des systèmes comme celui de Visa, qui valide plus de 1500 transactions par seconde). Or, pour augmenter la taille d’un bloc, il faut modifier le protocole du bitcoin. Et c’est surtout sur la manière de procéder et l’étendue des modifications à apporter que la communauté n’est pas d’accord.

L’amélioration du bitcoin et son adoption plus large (scalability) posent ainsi surtout des questions de gouvernance. La rivalité entre différents acteurs de l’écosystème bitcoin est connue depuis plusieurs années. Récemment toutefois, elle s’est transformée en véritable hostilité, et un point culminant sera atteint dans quelques jours, le 1er août 2017. Parallèlement à notre Fête nationale, nous assisterons en effet très vraisemblablement à une hard fork du bitcoin par les tenants d’une approche radicale, qui lanceront le bitcoin cash, avec une extension multiple de la taille du bloc initial de 1MB. Il s’agit donc d’une User Activated Hard Fork (UAHF), qui impliquerait que les mineurs qui y souscrivent refusent de traiter des transactions intervenues sur le bitcoin originel. La confirmation, hier matin, de l’annonce de ce UAHF a suffi en tout cas à fragiliser le cours du bitcoin. Par ailleurs, plusieurs plateformes d’échange, dont par exemple Coinbase, ont pris leurs précautions et informé leurs clients qu’aucune transaction sur le bitcoin ne serait possible à l’approche de la date fatidique. Or, c’est aussi cette date qui a été annoncée par l’équipe de développeurs de BitcoinCore pour activer le déploiement de leur propre solution, baptisée BIP 148 ou SegWit (manifestement, il n’y a pas encore de Mad Men parmi les core devs de BitcoinCore !).

Dans le cas du SegWit, on parle d’une User Activated Soft Fork (UASF), qui assurerait donc une comptabilité avec ce qui deviendrait alors l’ancienne version du protocole. L’augmentation de la taille du bloc est plus limitée (à 2MB, d’où parfois l’appellation de SegWit2x) mais l’adoption de cette nouvelle mouture du protocole s’accompagnerait de nombreux autres améliorations et correctifs, y compris au niveau de la sécurité et des performances.

Il reste que le succès de l’une ou l’autre des approches, UAHF ou UASF, dépendra surtout de la volonté des mineurs (précisément, des full nodes, s'agissant d'un soft fork) de privilégier la mise à disposition de leur puissance de calcul pour vérifier les transactions sur une blockchain plutôt qu’une autre. On trouve parmi les plus enthousiastes supporters (instigateurs, diraient certains) de l’UAHF ceux qui contrôlent d’immenses syndicats de mineurs, voire de fabricants d’équipements spécialement destinés à miner, en particulier un certain Jihan Wu, pour l’instant moins connu que Marc Zuckerberg ou Elon Musk. Son pouvoir dans le monde des cryptomonnaies est énorme et ses intentions restent peu claires puisqu’après s’être opposé à l’initiative du SegWit avec véhémence, il a signalé son soutien à l’activité du nouveau protocole il y a quelques jours. Du côté des promoteurs du SegWit, on trouve plutôt les développeurs, qui résistent parfois par principe à ce qui est perçu comme une tentative de dénaturer l’aspect libertaire du bitcoin. Le risque est bien réel de se trouver en effet rapidement avec un protocole du bitcoin dont les évolutions (nécessaires) devraient être systématiquement ratifiées par un oligopole de syndicats de mineurs plutôt que par l’ensemble de la communauté (vision décentralisée), sans qu’aucun participant ne puisse prétendre à lui seul pouvoir imposer ses conditions à la validation des transactions sur la blockchain.

Dans un tel scénario, le détenteur de bitcoin ne se retrouverait en fin de compte pas mieux loti qu’un citoyen à la merci de la politique monétaire d’une banque centrale bénéficiant d’un monopole sur la monnaie mais pouvant la manipuler à sa guise, en l’absence d’un quelconque pouvoir étatique.

L’heure est donc grave. Ainsi, le 1er août, plutôt que d’écouter les discours officiels (même si certaines allocutions de nos présidents sont mémorables, je vous l’accorde – comme celle d’Adolf Ogi pour ses vœux en l’an 2000), vous choisirez peut-être de suivre en direct l’évolution du cours du bitcoin et la propagation d’une éventuelle fork.

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